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Michel Van Aerde op
Quand Dieu nous surprend

© La Thune, Marseille, 2001, 195 pages

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46- Combien de fois ?

Lorsque l'on s'en vient trouver un prêtre, c'est pour lui confier d'abord une détresse, un état de misère. Ce qui s'avoue, c'est d'abord quelqu'un, quelqu'un qui a vécu une rupture avec les autres et donc avec le Dieu vivant, et qui revient de loin ayant beaucoup souffert.

Le péché correspond bien sûr à un ensemble d'actes mais davantage et surtout le péché constitue un état. Ce qui s'avoue, ce n'est donc pas des faits, des actions, racontés en détail, mais c'est d'abord quelqu'un, et quelqu'un qui appelle. Quelqu'un qui ne demande ni des excuses ni des justifications, quelqu'un qui ne demande même pas le pardon, mais qui veut être accueilli pour ce qu'il est, comme il est, quelqu'un qui demande à être pris au sérieux.

Il ne demande pas le pardon, car le pardon ne peut se demander. A ce niveau le pardon est quelque chose d' absolument insoupçonné, de totalement gratuit, inespéré, inconcevable, inouï. Le fils prodigue s'imagine qu'il sera traité en esclave, il ne revient pas pour être pardonné, il ne peut même pas l'imaginer. Il revient pour s'avouer : me voici, je suis un être perdu, pourri, cassé, détruit. Mais à peine a-t-il commencé de parler qu'il découvre qu'il est déjà devenu un autre et qu'il parle au passé. La source de la parole, une fois désobstruée, des larmes jaillissent sans qu'il les ait commandées. La lumière inonde et lave son regard, un goût de sel lui vient sur la langue. Tout reprend forme et vie tandis que ses oreilles perçoivent une parole nouvelle, parole créatrice jamais encore entendue, parole qui recrée, qui rassemble et fait chanter les ruines dans la caresse du soleil levant, parole de Jésus-Christ, parole du Dieu vivant... parole transmise par la bouche d'un frère qui se sait lui-même indigne et qui célèbre le pardon en témoin ébloui, en partenaire émerveillé.

Dans la fameuse histoire du pharisien et du publicain, ce qui est troublant c'est qu'elle fonctionne à l'envers ! Le bon a tout faux, l'homme perdu est sauvé, et le pire, c'est qu'ils n'en savent rien. Pourquoi ? Peut-être parce qu'ils n'ont pas la chance de pouvoir se confesser ! Chacun est seul face à l'idée qu'il se fait de lui-même. Il se regarde dans le miroir de la Loi. L'image du pharisien est avantageuse, celle du publicain, catastrophique. Erreur fatale : le principal intéressé reste absent. Or Jésus nous dit que le regard du Dieu vivant est à l'opposé. Qui donc pourrait les avertir, leur parler avec autorité ?

Car nous savons rarement où se cache notre vrai péché. Je me sens culpabilisé, parce que je n'ai pas fait ce que je crois qu'il aurait fallu. Mais peut-être est-ce justement cela qu'il fallait faire malgré tout parce que c'était la vie, même si les tabous, l'éducation tordue que j'ai reçue, les blessures qui m'ont marqué m'empêchent de l'assumer. Combien d'adolescents prolongés culpabilisent au moment de s'émanciper ? Ce qui va de soi dans certaines sociétés, peut se vivre dans les drames et les pleurs dans une société traditionnelle ou une famille fermée. Un jour, à Cuzco, j'ai dit à une jeune femme qui se confessait à vingt cinq ans d'attrister sa mère parce qu'elle voulait vivre ailleurs que chez ses parents : non seulement cela n'est pas un péché, mais plus encore ne pas le faire serait un péché contre votre vie ! Il est des cas précis où ne pas prendre certains risques serait se comporter comme un salaud. On peut avoir les mains propres et « n'avoir pas de mains .» « Moi, je n'ai rien fait Monsieur ! » Vous n'avez rien fait : précisément !

Jésus mange et boit avec n'importe qui, comme un ivrogne et un glouton, c'est écrit249. Il ne respecte pas la sacro-sainte règle du sabbat, il se laisse toucher par une prostituée, se moque du Temple, insulte les bien-pensants mais il guérit les gens, réconcilie la femme condamnée, répand la vérité. Il témoigne d'un Dieu différent. « Je n'accepte pas que l'on me pardonne ce que j'ai fait de mieux » écrit un jour A. Malraux. Peut-être que ce que nous percevons comme une transgression et qui nous fait peur aujourd'hui, nous paraîtra un jour dans une autre lumière, transfiguré. Il est de mauvaises consciences maladives, égarées, comme il est de bonnes consciences incroyablement erronées. David, avec Bethsabée, n'éprouve aucun remords jusqu'à ce que le prophète raconte au roi l'histoire banale d'une brebis volée. David entre en fureur et le prophète lui administre ces quelques mots : « Cet homme, c'est toi ! »

Voilà pourquoi il est bon de pouvoir se confesser. Il est bon de pouvoir trouver quelqu'un à qui parler. Je ne suis qu'un pauvre bougre, je le sais, et me voici, tout simplement, devant la grâce de Dieu. Je tâche de faire la lumière, d'éclairer ma conscience, je n'ai que cette petite boussole pour me guider. Il me faudra longtemps, toute une vie et plus encore pour l'affiner, la mettre au point. Pour le moment me voici, tel que je suis, devant mon Dieu, devant ce prêtre qui peut m'orienter, au moins pour quelques pas, et je viens me confesser, me dire, au plus secret de mon mal-être ou de mon bien-être, tel quel.

Un jour j'ai reçu en confession un pauvre type. Il doutait, tremblait de tous ses membres après m'avoir raconté ce qu'il avait fait - j'ai d'ailleurs oublié quoi - et il me posa cette question, une question directe, sans fard, une question de feu, je m'en souviens très bien de sa question : « Croyez-vous que Dieu puisse pardonner jusque-là ? .»

J'ai compris sur le coup qu'il ne servait à rien de lui dire quoi que ce soit. Il ne servait à rien de lui verser une réponse à moi. Cela resterait extérieur, superficiel, étranger. Il lui fallait une réponse qui vienne de lui. Comme instinctivement, j'ai tenté de préparer le terrain, par une autre question : « Pourquoi pas ? .» Mettre en doute le doute lui-même : creuser. Creuser dans sa démarche qui l'avait amené jusque devant moi, creuser si possible jusqu'à la nappe phréatique pour que jaillisse l'eau, trouble d'abord, puis claire ensuite et abondante comme d'un puits artésien. Beaucoup de silences, et peu de mots. Cet homme-là croyait en Dieu, un Dieu juge, qui prenait au sérieux ce qu'il avait fait, un Dieu tout-puissant. Alors, si Dieu est tout-puissant, comment pourrait-il être limité dans son pouvoir de pardonner ?

Il est parti heureux. J'en suis sorti épuisé.

Le prêtre, le témoin, appelle à un acte de foi. Avant tout il s'agit de confesser la foi au pardon de Dieu, manifesté par Jésus-Christ. Quand j'entreprends une démarche de réconciliation, il ne s'agit pas seulement de retrouver une bonne image de moi-même. Le prêtre m'appelle à me décentrer, à lâcher mon nombril pour affronter ce Dieu auquel je crois. Il est là, celui qui me voit, qui me connaît. Et même si ma conscience me condamne, Dieu est plus grand que ma conscience, il en sait plus sur moi que moi-même. Je le regarde, lui, et je m'oublie en lui, renonçant à me jauger moi-même, à me comparer avec le personnage idéal que je fabrique chaque matin comme une idole, à laquelle je tiens. Je lâche tout et ferme les yeux pour les ouvrir dans le regard qu'il a, lui, le Dieu vivant, sur moi. Voici que soudain « ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi 250 ! .»

J'y reviens de nouveau : qu'est-ce que je peux savoir, moi, de la gravité de mon cas ? Il y a une introspection malsaine qui consiste à se demander continuellement si je suis en règle ou non, sans m'interroger sur les dégâts réels que j'ai pu causer chez les autres. Si je vous ai marché sur les pieds, est-ce à moi de vous dire si je vous ai fait mal ou non ? Est-ce que cela vous soulage si je vous dis mon poids, la surface de mes talons, la pression par centimètre carré ? Ce n'est pas à moi de me complaire dans une évaluation narcissique de la gravité de « mes » transgressions. C'est à la victime, à l'offensé, de dire s'il a été atteint ou non au plus profond. Alors plutôt j'avoue ma confusion, je dis que je regrette et demande pardon, pour tout, ce que je sais et ce que je ne sais pas. Ce qui vient après : le moment qui suit immédiatement le risque que j'ai pris de me présenter ne m'appartient pas. Rien n'est obligé, rien n'est automatique ici. Je m'en remets à cet Autre que je ne peux déterminer. Je me livre à sa bonne volonté parce que lui-même, le premier, s'est livré pour moi. Je lui fais confiance pour me rétablir, comme il voudra, en relation avec lui. Le péché, avant d'être ceci ou cela, est d'abord une blessure, une rupture de la relation. Il me replie sur moi-même, je m'y vautre et m'y complais comme un obsédé. Le pardon est une Pâque, une mort à soi-même pour ressusciter par un autre qui nous veut libres et vivants.

Historiquement le mot « confession » vient de la confession de la foi. Il ne s'agit pas d'abord de la confession comme aveu d'une liste de péchés. Il s'agit de confesser la foi ! Le prêtre, devant moi est là aussi pour m'aider tout doucement à croire, à croire que je suis pardonné, relevé, aimé malgré tout, et pour de vrai !


249 Mt 11, 19 : "vient le fils de l'homme qui mange et qui boit et l'on dit : voilà un glouton et un ivrogne...".

250 Ga 2, 20.

© La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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