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Michel Van Aerde op
Quand Dieu nous surprend

© La Thune, Marseille, 2001, 195 pages

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47- Pardonner

En un mot : refuser de pardonner, c'est directement l'enfer. A l'opposé, c'est aussi simple que cela : il s'agit d'accueillir le Pardon de Dieu, manifesté en Jésus Ressuscité, de le vivre en communauté et de l'annoncer ! Vaste programme, pour une vie renouvelée. Vaste programme, dans un monde culturel qui ne reconnaît pas la valeur du pardon.

Elles sont rares, en effet, les cultures humaines qui perçoivent le pardon comme autre chose qu'une faiblesse, une démission ou même un déshonneur. Y a-t-il une seule société où le pardon ait droit de cité, où le pardon soit reconnu et même institutionnalisé ? Pourtant la question est posée, pas seulement en petites lettres pour nos vies individuelles, mais bien en grosses lettres dans les journaux pour l'équilibre global du monde financier.

La question est posée de la remise de la dette des pays les plus pauvres. « Deuda externa - deuda eterna » disent-ils, désabusés, (dette extérieure - dette éternelle). L'utopie évangélique, ou en d'autres termes, la vision prophétique du message biblique, s'imposera peut-être un jour comme la seule condition de notre survie. L'exigence du pardon s'applique à la vie économique des nations comme elle s'est appliquée récemment au paroxysme des conflits pour renoncer aux moyens massifs de destruction ; l'enfer apocalyptique ou le pardon, le partage des richesses ou l'étouffement progressif par repliement sur soi.

Quoiqu'il en soit de la réalisation globale de cette espérance, ce qui m'a toujours surpris et comblé de joie, c'est l'existence de communautés qui déjà, partout dans le monde, comme autant de petits miracles vivants, s'efforcent de vivre le partage et le pardon, en sachant pourquoi. Laboratoires minuscules, elles accueillent et vérifient la Parole de Vie.

Or, il faut bien le reconnaître, rien n'est aussi difficile que pardonner. Il est plus facile de partir à zéro, plus facile de commencer que de recommencer. Celui qui parvient à pardonner relance le mouvement de la vie au-delà de ce qui fut brisé. Il ouvre l'avenir, là-même où tout s'était bloqué. Bien plus que « survivant », il se manifeste comme un « deux fois plus vivant » : blessures cicatrisées, il rebondit pour aller de l'avant. Superman ? Stoïcien inaccessible, peut-être même méprisant ? Non, car le pardon n'est pas seulement une auto guérison, il va jusqu'à renouveler la relation. Il est une nouvelle création. C'est pourquoi, dans le Vieux Testament il est une prérogative du Dieu vivant. Dieu, et Dieu seul, peut pardonner les péchés. Pardonner, c'est donc connaître - au sens de vivre et d'éprouver - le mystère même de Dieu ! Vaste programme, pour une vie renouvelée !

Vaste programme, qui suppose tout un apprentissage, un auto-entraînement, qui va bien au-delà d'un simple saupoudrage de petits pardons, pesés et numérotés. « Combien de fois ? » « Toutes les fois », et pas seulement d'un coup, mais jour après jour. « La mesure de l'amour de Dieu est d'être sans mesure251 .» Même si certaine parabole s'exprime en termes de banquiers, de dettes et de délais, la logique déployée fait exploser celle du « donnant-donnant .» L'engagement que propose le Christ est sans limite. Il ouvre l'espace et le temps, avec tous les visages concrets qu'on peut y rencontrer.

Pardonner à l'infini, c'est impossible, bien entendu. C'est impossible, à ne compter que sur soi et ses petits moyens bien limités. Mais justement une ligne de crédit nous est ouverte pour y puiser largement. Un prêt, déjà considérable, n'est-il pas vrai, en dons multiples et variés, complémentaires et ajustés, nous a été concédé. En fait cela n'est pas un prêt, ce capital est nôtre, n'en doutons pas (éducation, équilibre, santé...). Comme le dit la parabole du débiteur insolvable : il est impossible de rembourser. Le don initial ne sera donc pas retiré, il est bel et bien donné, mais justement : il est d'abord reçu, même si ensuite on l'a fait fructifier.

Pourquoi ne pas demander davantage ? Il sera donné plus encore, en sorte que nous puissions donner à notre tour et trouver l'énergie de toujours pardonner. L'exigence est sans limite. Il y a là un dynamisme, une plénitude (soixante-dix fois, chiffre parfait), qui franchit même la mort.

Car il est là, le secret. Il est là le déclic qui change tout, qui fait tout basculer. Il s'agit de se souvenir de ce que l'on a reçu. Cela s'appelle l'action de grâce tout simplement, expression que le monde ne comprend pas. « Eucharistie », en grec. Merci, en français. Dire merci, célébrer l'Eucharistie, offrir ce que l'on a reçu, ne serait-ce qu'en en faisant mémoire. Aller au-delà de l'oubli, en deçà plutôt de l'oubli-oublié... car on a oublié que l'on avait oublié. Tout s'est effacé, de l'origine, et l'homme s'est retrouvé seul, nu et le cœur vidé.

Il lui faut retrouver le chemin, or ce chemin commence partout. La source est là, plus près de nous que notre cœur lui-même, il suffit de la désencombrer pour qu'elle puisse de nouveau couler. Retrouver l'Origine de tout bien, de toute vie, de toute forme de don, de tout pardon, Celui qui nous suscite et nous ressuscite, qui nous a retirés du monde pour mieux nous y envoyer, qui reçoit notre vie pour mieux nous vivifier.

Il s'agit de se souvenir de ce que nous avons reçu, mais surtout de Qui nous le recevons, encore et toujours. Il s'agit de redevenir des fils dans l'Esprit du Fils qui nous a tout donné et tout pardonné. Qui nous a créés et recréés. Le pardon révèle la création. La dette fondamentale se trouve reconnue, assumée, transfigurée à la lumière de la vulnérabilité du Créateur.

Refuser de pardonner serait donc nous exclure de la vie, nous condamner à l'enfer mortel d'un monde fermé sur soi, aussi ce que nous demandons, c'est bien la miséricorde de Dieu et des autres, ceux qui nous ont précédés et de qui nous avons tout reçu, ceux qui nous supportent jour après jour et ceux qui, après nous, recevront l'héritage en ce qu'il aura de bon et de moins bon.


251 Saint Bernard.

© La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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