Domuni / Bibliothèque / Revues / Sciences et Théologie
Bulletin de Théologie, Théologie de la création
Sciences et théologies - Année 1991

Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques 75, 1991, 651-665


page précédente sommairepage suivante

2. Document de Bâle sur "Paix et justice pour la création entière"

Les lignes qui suivent ne prétendent pas analyser l'ensemble des communications du Rassemblement œcuménique de Bâle Paix et justice pour la création entière. Elles veulent simplement proposer quelques brèves réflexions critiques sur un aspect précis et limité du Document final 25 : sa vision de la création.

Le plus grand intérêt de cette vision qui s'affirme biblique semble résider dans l'assertion plusieurs fois répétée que l'humanité fait partie intégrante de l'ensemble du monde créé. Le texte va même jusqu'à souligner que les hommes « sont créés dans une relation de profonde dépendance avec la création tout entière (p.68). » Il y a là un rappel opportun d'une dimension essentielle de la foi biblique qui affirme la solidarité foncière de l'homme avec la création, leur réel partenariat (p.94). Même si le document ne le souligne pas, le devenir de l'humanité est en effet inimaginable pour la Bible en dehors des liens qui l'unissent constitutivement et définitivement avec l'univers, depuis la création de l'Adam générique à partir de la poussière du sol, jusqu'à son relèvement d'entre les morts associé à la venue des cieux nouveaux et de la terre nouvelle.

Un autre aspect des rapports entre l'humanité et le reste de la création est également fortement et heureusement mis en valeur par le Document final, celui de la charge donnée par Dieu à l'homme de « cultiver le sol et de le garder (Gn 2, 15).» On sait que le texte biblique évoque par ces mots le service et la protection du monde naturel et qu'il semble même que ce soit là, pour l'auteur de Gn 2, la raison d'exister de la créature humaine. En ce sens, comme le rappelle le Document, l'homme est effectivement l'intendant d'un monde qui ne lui appartient pas. Et l'on devine que les participants du Rassemblement de Bâle insistent, et à juste titre, sur le fait que l'humanité n'a pas à « dominer la création à ses propres fins » (p.74).

Il semble cependant que pour avoir voulu s'appuyer sur ces deux aspects essentiels, la vision de l'homme dans la création qui se dégage du texte de Bâle, se trouve passablement tronquée. Il n'est pas possible en effet de passer sous silence, sous prétexte que cette exigence ait été mal comprise, l'ordre divin donné à l'homme dans la Genèse (puisque c'est la Genèse qui est le principal texte de référence du Document) de « dominer et de soumettre » la terre (Gn 1, 26-28).

L'impératif de dominer , on le sait, n'a aucunement dans le contexte biblique une consonance de domination plus ou moins brutale. Il évoque au contraire la souveraineté divine qui s'exerce dans la justice. Multiples en effet sont les textes qui décrivent en ce sens la "domination" de Dieu, domination que l'homme est chargé de réaliser en son nom et en tant qu'il est image de Dieu (Gn 1, 26). Un développement minimum de cet impératif aurait permis de souligner le rôle actif et créateur de l'homme dans une gestion des richesses naturelles qui n'a pas à être seulement conservatrice. L'humanité n'a pas simplement à sauvegarder la création . Dieu l'a chargée de l'organiser, sous sa dépendance, pour qu'elle soit, au cours des temps, soutien et signe de la marche des hommes vers le Shalôm final. En ce sens, l'homme n'est pas seulement partenaire de la terre, il est partenaire du créateur.

Dans le même esprit, il aurait été également fort utile de se référer à l'ordre divin de soumettre la terre. Cet impératif s'inscrit dans le contexte biblique d'une création divine considérée comme un combat 26. Le créateur, en effet tient en main et soumet sans répit les forces du Mal issus de l'Informe originel. La maîtrise du monde, exigée de l'homme, consiste donc à participer à l'action divine et à combattre, à sa place déléguée, les Puissances capables de déstabiliser la création. Ici encore, le Document de Bâle aurait pu donner aux hommes selon la Bible une tâche davantage active dans l'équilibre et le devenir du monde. Une tâche qui n'a pas à être simplement évoquée comme moralement nécessaire, mais comme constitutive de l'Humanité et de sa destinée ; jusqu'à ce que le Christ, tête de la communauté chrétienne en mission dans le monde, ait soumis définitivement toutes ses Puissances mortifères (1 Co 15, 24).

En résumé, il apparaît que le Document final de Bâle ait été trop dépendant d'une vision "écologique" faussée. L'homme n'est pas seulement un prédateur néfaste auquel il faut rappeler, comme un principe moral, qu'il doit "servir" la création. Et la création elle-même n'est pas seulement un univers statique et idyllique à protéger, mais un monde fait de désordres (inondations, sécheresses, tremblements de terre, compétitions inter-spécifiques etc.) que l'homme a pour mission de réguler. La révélation chrétienne affirme que d'une part l'homme est en relation nécessaire avec Dieu et la création et que, d'autre part, la création dépend de Dieu et de l'homme.

Qu'une dernière remarque nous soit encore permise. Le titre donné à l'ouvrage rassemblant les textes de Bâle est trompeur. Les pages qu'il contient ne traitent pas de paix et de justice pour la création entière. Leur sujet est en fait essentiellement la paix et la justice entre les hommes. Un thème auquel on a ajouté, comme le véritable intitulé du rassemblement l'indiquait, la sauvegarde de la création . Une recherche sur la vision chrétienne des rapports de l'homme à l'univers en devenir, ainsi que les exigences qu'elle comporte, reste à faire.

25 Rassemblement œcuménique européen de Bâle, Paix et Justice pour la création entière, Cerf, Paris, 1989 ; le Document final a également été édité à part : Paix et Justice pour la création entière, Document du Rassemblement œcuménique européen "Paix et Justice", 15-21 mai 1989, à Bâle , Cerf, Paris, 1989 ; 14x20, 99p.

26 Cf. par exemple P. Beauchamp, Création et séparation , Desclée de Brouwer, Paris, 1969.

page précédente sommairehaut de pagepage suivante


Ce bulletin est réalisé par le Groupe de recherche Albert le Grand
sur sciences et théologies
reproduction autorisée pour DOMUNI
référence Internet : http://biblio.domuni.org/revues/bt/

© Copyrights DOMUNI 2002 - tous droits réservés
Bibliothèque DOMUNI