Bulletin de Théologie, Théologie de la création Sciences et théologies - Année 1991 Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques 75, 1991, 651-665 |
3. Dieu et la scienceJ. Guitton dans son dernier essai aborde d'une certaine manière la question de la création27. Le succès de ce livre et les critiques qu'il a suscitées montrent son importance au plan intellectuel et pastoral. Il n'est pas non plus sans intérêt théologique. La démarche suivie dans cet ouvrage s'organise selon deux aspects complémentaires. En premier apparaît l'idée que les connaissances scientifiques actuelles mettent en évidence plusieurs caractéristiques fondamentales du monde inerte et vivant. Ces connaissances conduisent à s'interroger sur la raison d'être de ces caractéristiques. L'ouvrage considère que cette interrogation pointe vers une cause donnant sa rationalité au monde. On retrouve par ce biais la perspective traditionnelle des voies qui conduisent l'intelligence à la reconnaissance de l'existence de Dieu. Ainsi, selon les AA., en est-il de l'origine du monde, de l'ordre que l'on y trouve, de l'organisation du vivant et de la finalité amenant, localement au moins, à l'existence de l'homme comme être conscient et intelligent. Cette intuition est très intéressante. Etablie à partir des données scientifiques contemporaines, elle apparaît nouvelle après le déclin du scientisme. Elle peut conduire le lecteur cultivé à considérer l'hypothèse Dieu comme possible. Cependant une telle démarche semble n'être pas assez étayée. Les AA., en effet, ne s'appuient pas tant sur les données des sciences que sur des modèles construits à partir d'elles et qui, pour une part plus ou moins importante, demeurent hypothétiques28. D'un autre côté le passage du terrain des sciences au principe explicatif n'est pas explicité mais affirmé. C'est dommage, car au lieu de laisser la perspective ouverte au lecteur (ce qui est le cas d'une voie ) cela l'enferme dans une interprétation (ce qui est le fait d'une preuve). Prenons l'exemple de l'origine de l'univers à partir d'une énergie supposée infinie ou tout au moins très grande (p.51). A partir de là on peut considérer que cette énergie est la cause efficiente de l'univers ou bien qu'il existe un principe transcendant. J. Guitton choisit cette seconde solution. C'est son droit. Mais un quelqu'un d'autre peut tout aussi légitimement choisir la première29. Le second aspect de la démarche du livre est de fonder une philosophie, le métaréalisme. Ce second aspect n'entre pas directement dans le thème qui nous intéresse, celui de la création. Il en reste cependant relativement proche. Il affirme en effet une continuité entre l'esprit et la matière tout en posant un principe transcendant à cette réalité continue : Dieu. Cette continuité est fondée sur la complémentarité en physique quantique entre particules et champs30. Les particules représentent l'aspect matériel de la réalité et les champs l'aspect immatériel, porteurs de l'information. L'univers dans cette perspective devient un réseau de relations signifiantes. L'information, dans cette ligne, constitue la réalité fondamentale et fonde le primat de l'esprit sur la matière (p. 150). Les AA. veulent appuyer cette thèse philosophique sur les données des sciences. Ce faisant ils extrapolent dans leur sens des résultats qui d'emblée n'y sont pas d'évidence adaptés31. Ce ne rien moins qu'une forme de concordisme et cela n'emporte pas la conviction. Les spécialistes ont à juste titre sévèrement critiqué cet essai. Mais, il reste aussi que cet ouvrage apparaît stimulant pour la pensée contemporaine et en particulier pour la théologie de la création. En effet, il tente de sortir de l'impasse où les sciences sont réduites à expliquer le comment des réalités et les autres recherches, philosophiques ou théologiques, à ne rendre compte que du pourquoi des choses. C'est une piste de recherche prometteuse et ce qu'il faut retenir de ce livre. 27 J. Guitton, G. et I. Bogdanov, Dieu et la science, vers le métaréalisme, Grasset, Paris, 1991 ; 13x20,5, 196p. 28 Ainsi en est-il de la théorie du Big Bang utilisée p. 41-53, comme le rappelle justement E. Schatzman dans sa critique (La Croix, n°32968, 11-12 août 1991, p.4). Il en est de même du principe anthropique. Ce principe assez contesté veut que l'univers ait les propriétés adaptées à notre existence (cf. p. 83-88). De même encore, la constitution spontanée des premières molécules nécessaires à la vie, acides aminés et protéines, semble beaucoup moins improbable qu'on ne le pensait naguère. 29 Lire les remarques de P. Germain, Secrétaire de l'Académie des Sciences, dans le même numéro de la Croix, p.3. 30 Il faudrait parler plus précisément des objets qui subissent les interactions (les "particules") et les objets qui constituent ces interactions et les véhiculent (les "champs"). 31 L'expérience de Foucault, par exemple, conçue dans le cadre de la mécanique newtonienne, met en évidence le mouvement de rotation de la terre sur elle-même. C'est franchir un seuil que d'en déduire l'existence d'» une intéraction mystérieuse entre tous les atomes de l'univers, interaction qui ne fait intervenir aucun échange d'énergie ni aucune force, mais qui connecte cependant l'univers en une seule réalité » (p.163-164). sur sciences et théologies reproduction autorisée pour DOMUNI référence Internet : http://biblio.domuni.org/revues/bt/ |