Bulletin de Théologie, Théologie de la création Sciences et théologies - Année 1991 Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques 75, 1991, 651-665 |
5. Quelques publications anglo-saxonnesUn regard du côté du monde anglo-saxon (Grande Bretagne et Etats Unis). Voici trois essais de la même époque, choisis parce qu'ils proposent une réflexion théologique à partir de la considération du monde actuel, marqué par les sciences. Le premier ouvrage 42 veut montrer qu'une vision cohérente de l'univers, du vivant et de l'homme est possible. En un mot, la saisie du monde et de la vie donnée par les sciences constitue une nouvelle trame pour l'expression de la foi. A. Ford est prêtre de l'Eglise anglicane, auteur de nombreux articles scientifiques dans différents journaux. Deux convictions animent sa réflexion. La première est qu'il faut intégrer les acquis des sciences. Résumons en quelques mots. Une continuité incontestable existe, des éléments physiques aux sociétés humaines ; l'homme n'est donc pas indépendant des mondes inerte et vivant. Aussi l'histoire de l'univers et celle du vivant apprennent-elles beaucoup sur la destinée historique de l'homme. L'évolution cosmique ou biologique, en intégrant la durée et les changements, montre par exemple que l'homme est un être en devenir. La seconde conviction est que le Dieu des chrétiens est un Dieu créateur, le Seigneur des lois naturelles et du hasard. Par conséquent, Dieu n'est ni "au dessus" ni "en dehors", mais il est impliqué dans sa création. Il ne produit pas des êtres vivants tout faits. Le monde vivant, et donc l'homme, sont une extension de l'existence du monde physique, car l'univers a été créé pour produire la vie. En ce sens, Jésus Christ, vrai homme et vrai Dieu, révèle et en même temps établit la cohérence entre Dieu, le monde et l'homme. Jésus, le premier fruit de l'humanité achevée, révèle l'homme accompli. Finalement, selon l'Auteur, la théologie change avec l'évolution de l'homme et de ses conceptions du monde et de Dieu. Mais elle doit garder la signification des mythes utilisés dans la Tradition chrétienne, à savoir la compréhension symbolique du monde, de la vie et de Dieu. L'objet de l'essai de John Polkinghorne43 concerne plus spécifiquement le relation entre science et théologie . L'A., prêtre anglican et professeur de physique théorique, part du constat que les sciences ont découvert leurs limites tout en développant leurs connaissances et leurs moyens d'action. D'une part les sciences sont l'uvre d'un corps de scientifiques marqués socialement et culturellement. Autrement dit elles constituent une tradition, même si le recours à l'expérience et à l'observation reste primordial. D'autre part, elles mettent en évidence une pluralité de niveaux d'organisation au sein de l'univers (physique, biologique, humain...). De ce fait chaque science se situe dans un domaine particulier et ne peut prétendre à expliquer la totalité du réel. Du coup la foi n'est plus réduite à un phénomène psychique, irrationnel et culturel en voie de disparition avec le progrès des sciences. Au contraire, l'expérience religieuse est reconnue comme un phénomène humain à part entière, tout comme la pratique scientifique. De plus, sciences et théologies mettent en uvre l'intelligence à partir d'un donné et d'une pratique. Ainsi, la théologie chrétienne se réfère aux Ecritures et à l'expérience religieuse personnelle dans l'Eglise. Sciences et théologies partagent donc des caractéristiques analogues : même référence à un corps constitué, à un donné objectif, à une pratique personnelle et collective, mêmes procédures épistémologiques, même conception hiérarchisée du monde selon différents niveaux d'organisation, mêmes questions concernant le réel, etc. Ces convergences entre science et théologie permettent de retrouver une théologie naturelle de Dieu (la manifestation de Dieu dans ses uvres). Mais la démarche théologique vise à montrer que le monde constitue une unité porteuse de sens par l'action de Dieu et de son Verbe qui est à la fois la Parole créatrice, présence de Dieu dans le monde, et l'ordre rationnel et intelligible qui préside à l'univers. L'ouvrage de G.D. Kaufman44 ne s'intéresse pas aux sciences en tant que telles, mais au mode de penser qu'implique le type de société qui s'est mis en place depuis quelques décennies. Ce changement de société suppose l'élaboration d'une théologie nouvelle. Nouvelle, quant à la méthode : la théologie doit s'appuyer sur les représentations de l'homme et du monde développées par les sciences et parler notamment de la création en se référant aux notions d'évolution et d'écosystèmes. Nouvelle aussi par les représentations qu'elle construit, la théologie doit reformuler les conceptions de Dieu et du Christ Jésus. Car, le but d'une théologie est d'élaborer des représentations de Dieu et du Christ qui finalisent l'existence humaine et soient une aide quotidienne. Dans cette perspective, la reformulation théologique concernant Dieu doit le faire apparaître comme la référence symbolique fondamentale de la réalité. Dieu est celui qui fait les hommes et donne son unité au monde. Il est la clé de compréhension du monde et de la vie, le principe d'orientation de l'existence humaine. Ainsi Dieu ne se situe pas en dehors de l'univers, comme celui qui s'oppose aux forces à l'uvre dans la création. Dieu, au contraire, tient ensemble ces forces pour leur permettre de produire la vie. Cette nouvelle conception de Dieu engage une nouvelle représentation du salut et du Christ Jésus, qui pour être bien comprise doit être située par rapport à l'ancienne conception. Selon celle-ci le salut consiste dans l'action salvatrice, unique et définitive du Christ Jésus. Le salut comprend l'obéissance, la souffrance et le sacrifice de Jésus, le tout étant cristallisé par sa mort sur la croix. Le salut est aussi le triomphe sur les puissances adverses, notamment la mort, ensemble exprimé par l'affirmation de la résurrection de Jésus. L'action du Christ est alors comprise selon le schéma traditionnel de descente-exaltation, auquel correspond la présentation de Jésus comme homme, frère, compagnon et conjointement comme Dieu, Seigneur, Roi45. Dans cette perspective l'homme entre dans le salut en suivant Jésus, c'est-à-dire en rejoignant l'Eglise. La conception nouvelle développée par l'A. reprend les données des sciences. Ainsi la vie, et en particulier la vie humaine sociétaire, est perçue comme s'intégrant dans une émergence globale de l'univers, émergence lente et complexe, avec ses acquis mais aussi ses crises : atteinte à l'environnement, disfonctionnements sociétaires. Il y a donc interdépendance des hommes aussi bien entre eux qu'avec le monde. Le salut est alors l'action de Dieu qui, à l'intérieur de ce processus, conduit à faire émerger un nouveau mode d'exister pour les hommes et dont Jésus est l'expression paradigmatique. Jésus sélectionne parmi les attitudes et les possibilités humaines de son époque un ensemble de comportements et d'orientations qui constituent le mode d'exister chrétien, normatif de toute vie humaine accomplie. Ce nouveau mode de vie est le mode de la réconciliation et de l'amour. Selon G.D.K., cette vision du salut comme mode d'exister est clairement attesté dans le Nouveau Testament. Le salut se déploie alors aux dimensions cosmiques et n'est plus considéré comme opérant uniquement dans ou à partir de l'Eglise visible. Le Christ s'est donné (don de soi jusqu'à la mort) ; c'est le signe de la vie nouvelle commencée, signe révélateur de l'être et de l'activité de ce qu'est Dieu pour les chrétiens. Ces trois essais présentent des limites indéniables, mais, et c'est leur principal intérêt, ils ouvrent des perspectives originales quant à l'élaboration théologique et son rapport aux sciences. Ils partent d'un constat : la société a changé. Le monde contemporain technoscientifique est marqué dans les pays anglo-saxons par une tradition de pluralisme des pensées et des croyances. Connaissances scientifiques et connaissances de foi ne peuvent plus être opposées comme elles le furent. Le scientisme notamment est dépassé. Les théologies ne sont plus confinées à être les bouche-trous des sciences, en étant reléguées aux confins du champ des connaissances scientifiques. Mais les connaissances de foi ne constituent pas pour autant un domaine indépendant de celui des sciences, d'où la nécessaire interrelation entre sciences et théologies. En insistant sur les sciences, ces essais invitent à retrouver l'autre livre de la révélation : la nature. L'articulation sciences-théologies permet de poser la relation entre création et salut ; le salut est l'achèvement de la création. Dans cette perspective il existe une révélation naturelle de Dieu par son Verbe et par son Esprit. La création n'est plus considérée comme une sorte de scène de théâtre où se jouerait le drame du salut. Trop souvent, en effet, les théologies contemporaines en Europe continentale, mais aussi en Amérique latine et en Afrique, restent tributaires d'une problématique uniquement consacrée à l'homme et à la société. Le risque est alors que les débats soient portés exclusivement dans le champ éthique (économique, politique,...) et que l'univers perde, de ce fait, sa consistance propre. 42 A. Ford, Universe : God, Man and Science, Hodder and Stoughton, London, 1986. 43 J. Polkinghorne, One World, the Interaction of Science and Theology, SPCK, London, 1986. 44 G.D. Kaufman, Theology for a Nuclear Age, Manchester UP & Westminster Press, Manchester & Philadelphia, 1985. 45 Sur la condition divine et humaine de Jésus, associé au schéma descente-ascension, voir, par exemple, Ph 2,6-11. sur sciences et théologies reproduction autorisée pour DOMUNI référence Internet : http://biblio.domuni.org/revues/bt/ |