Bulletin de Théologie, Théologie de la création Sciences et théologies - Année 1994 Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques 78, 1994, 95-124 |
4. La création dans quelques catéchèses catholiques officiellesLa présentation ci-dessus d'ouvrages de théologiens ou de scientifiques s'est attachée à montrer leur diversité et les débats d'idées qu'ils engendrent. Il a paru intéressant de mettre en regard l'enseignement commun de l'Eglise catholique. On pourra constater son unité foncière, mais également ses points d'insistances différents, voire quelques unes de ses options peu conciliables entre elles. On remarquera que l'analyse ne s'intéresse pas à la pédagogie catéchétique proprement dite, mais souligne plus particulièrement les répercussions possibles des affirmations théologiques sur la mentalité contemporaine. Les réflexions qui suivent se proposent de présenter les pages consacrées à l'article du symbole "Je crois en Dieu, créateur du ciel et de la terre" dans les récentes catéchèses officielles pour adultes : le Catéchisme de la conférence épiscopale allemande publié en 198555 ; le Catéchisme des évêques français publié en 199156 ; le Catéchisme de l'Eglise catholique, publié à Rome en français en 199257 et enfin les "Audiences du mercredi" données par Jean-Paul II sur le credo au cours de l'année 198658. Dans le prolongement des études qui précèdent, les réflexions qu'on va lire s'intéressent essentiellement aux textes catéchétiques concernant le monde visible et ses rapports avec l'humanité et ne traitent donc pas des anges. Elles tentent, dans ce cadre limité, de proposer une lecture critique qui s'attache à dégager les aspects les plus sensibles à une conscience contemporaine tant soit peu informée des acquis scientifiques actuels.
La place consacrée à la création par le catéchisme des évêques allemands est particulièrement importante. Elle représente plus de 10% de l'ensemble des 445 pages de l'ouvrage, ce qui est considérable comparé aux autres publications catéchétiques, surtout si l'on tient compte des nombreux passages en petits caractères que comporte le texte. Un texte introduit par une assez longue réflexion qui aborde directement le rapport science-théologie, alors que les autres catéchismes y font seulement l'une ou l'autre brève allusion. On peut lire en conclusion de cette introduction : « Il n'y a pas, pour les sciences physiques et pour la théologie, deux mondes qui n'auraient rien de commun. Il s'agit d'une seule et même réalité, considérée sous des angles différents. C'est pourquoi les sciences et la théologie ne peuvent s'ignorer ; elles sont plutôt invitées à dialoguer » (p. 92). Quatre thèmes sont abordés successivement : Dieu créateur, le ciel et la terre, l'homme, le mal.
Les évêques allemands affirment d'emblée - ce qui on le verra est relativement original - que le monde créé actuel est en devenir, en marche vers un deuxième monde : « La création est un commencement qui est ordonné à un achèvement [...] La première création est ordonnée aux cieux nouveaux et à la terre nouvelle. [...] Ainsi la création n'est-elle pas une réalité immobile ; elle se présente comme un projet qui n'est pas clos mais ouvert sur un avenir » (p. 93-94). Et le texte de conclure : « En définitive, la création ne nous est pleinement révélée qu'à partir de Jésus Christ » (p. 94). Cette dernière remarque se retrouvera dans le Catéchisme de l'Eglise catholique. Mais elle est ici particulièrement bien venue parce que précédée par la reconnaissance de l'incomplétude du monde actuel et de son devenir. Cette reconnaissance de l'incomplétude du monde n'empêche pas que l'on confesse la bonté de la création : « Ce monde est essentiellement bon dans toutes ses parties [...] Dieu a fait toutes choses bonnes [...] Tout vient de la bonté de Dieu et y participe » (p. 95). Cette affirmation conduit à constater « la dignité propre des créatures et le respect dû à leur autonomie » (p. 96). Elle assure également la possibilité pour l'homme de découvrir « concrètement la volonté de Dieu dans l'organisation et les structures du monde et à travers elles » (p. 97). Elle aboutit surtout à la possibilité et au devoir de louer Dieu « à partir de la création ». Celle-ci a en effet pour « sens premier la glorification de Dieu » (ib.). Mais étant donné que cette glorification est celle de l'amour divin, « l'honneur de Dieu est aussi le salut de l'homme » et « la création sert également à faire le bonheur des créatures qui [...] trouvent dans la glorification de Dieu leur achèvement suprême » (p. 98). Car cet achèvement se réalise « dans la fête et la célébration, dans l'action de grâce, la louange et la glorification » (ib.). Comme on peut le constater, le catéchisme allemand propose une vision idéale de l'univers créé et de l'homme. Il est d'ailleurs loin d'être le seul. En finale du chapitre "Dieu créateur", le texte des évêques affirme « que la foi en la création ne prend toute sa dimension et tout son sens que dans la foi en la providence divine » (p. 99). En effet la création n'est « pas seulement un événement qui se situe dans la nuit des temps ; c'est un événement toujours actuel » (ib.). On s'attend à ce que les rédacteurs reprennent à ce propos l'idée inaugurale d'une création conduite par Dieu à son achèvement dans un monde nouveau. Mais, ils se contentent simplement -et peut-on dire banalement- de répéter l'idée classique du "maintien" de l'univers hors du néant : « L'acte créateur se renouvelle à chaque instant pour maintenir l'existence du monde ; il porte, pénètre et enveloppe tout » (ib.). Une remarque originale est pourtant faite ici (originale par rapport aux autres catéchismes, mais courante dans la Bible) : « La permanence du monde et de son ordre a une signification existentielle en ceci que le cosmos est sans cesse menacé par le chaos » (ib.). Mais cet ordre subsistera. Cette notation intéressante reste isolée. Elle ne sera pas développée par la suite. Quoi qu'il en soit, la foi en la présence agissante de Dieu dans le monde actuel permet d'éviter la croyance en un destin aveugle régissant la vie humaine. En effet, « croire en la providence, c'est affirmer que le monde créé tout entier et le mystère du salut dans tout son déroulement, sont orientés vers l'homme individuel, et même que le sens de la création et de l'histoire se joue en chaque homme individuellement » (p. 101).
Dans la description qui suit du "ciel et de la terre", on retrouve les mêmes thèmes développés sous l'idée d'un ciel qui est "espérance le l'homme" (p. 109), et d'une terre qui est "espace vital de l'homme". Cette terre admirable est essentiellement pour l'homme occasion de louange : « La beauté de la terre, son utilité, sa stabilité, sont sans cesse dans la Bible objet de louange. Tout mépris du monde et toute dépréciation de ce qui est matériel sont fondamentalement étrangers à la Bible ». Et cela d'autant plus que « l'Ecriture parle, en outre, (sic) de la terre nouvelle », espérant « la transfiguration définitive de la réalité matérielle elle-même » (p. 104). On continue, comme on le voit, à présenter une terre parfaitement bonne et à ne plus tenir compte concrètement de l'affirmation première de son "ordonnancement à un achèvement". Ici se place un texte dont la formulation paraît assez étrange « Pas plus que la Bible ne méprise la nature, elle ne réprouve l'aménagement de la terre » (p. 105). Le développement qui suit explique l'utilisation ambiguë de l'expression "ne réprouve pas". Les évêques affirment en premier que « par son action civilisatrice, l'homme s'approprie la terre comme sa demeure et son espace vital », une affirmation illustrée par trois lignes et demi d'évocation des activités civilisatrices décrites par l'Ancien Testament. Mais aussitôt intervient la mise en garde : « Cependant, la Bible est loin de considérer la terre comme un matériau susceptible d'être exploité sans limite et consommé de façon égoïste par l'homme » . Suivent 12 lignes qui réaffirment que Dieu reste le maître, la terre étant seulement confiée à l'homme pour être "gérée" par lui de manière "attentive et responsable" (p. 105). Est-ce l'influence des justes mais souvent outrancières critiques de l'écologie politique allemande qui marque un tel texte ? Mais force est de constater que la "mise en valeur" (105) de la terre est à peine évoquée par les évêques alors que la mise en garde domine. Quoi qu'il en soit l'image d'homme qui se dégage des textes est nettement idéalisée. On va mieux le voir dans le chapitre suivant concernant l'humanité.
« La réponse de la Bible à la question "qu'est-ce que l'homme ?" est que l'homme est une créature de Dieu [...]. Par conséquent, son attitude fondamentale doit être l'action de grâce et la confiance [...]. D'autant plus qu'il est voulu par Dieu d'une manière unique et tout à fait personnelle [...]. Ce qui distingue l'homme du reste de la réalité, c'est le fait qu'il est image de Dieu » (p. 111-112). Les évêques se demandent alors en quoi consiste cette ressemblance avec Dieu. Ils relèvent entre autres que « l'homme est établi maître de la terre et des autres vivants [...] Il est appelé à représenter la souveraineté divine en tant que lieutenant de Dieu dans le monde » (p. 113). Une telle réponse, ainsi que d'autres, contient quelque chose de vrai estiment-ils. Mais pour eux, « l'essentiel n'est pas là [...] Le sens et l'achèvement de l'existence (humaine) consiste dans la glorification de Dieu, par laquelle il donne une voix à la création muette » (p. 104). Une telle réponse est classique. Ce qui est moins convaincant, c'est le fait de séparer "l'action" humaine consistant à gérer le monde et la "glorification" de Dieu. Celle-ci, en effet, parait alors réduite à une "voix", fut-elle de louange. Cette ambiguïté est cependant partiellement levée par le texte qui suit : « La ressemblance de l'homme avec Dieu insère l'homme dans un réseau de relations à quatre dimensions ; il en résulte qu'il est appelé à la fois à louer Dieu, aimer son prochain, vivre dans le monde et en prendre soin, se respecter soi-même » (p. 113). A propos de l'explicitation du "prendre soin", on retrouve les mêmes hésitations que celles déjà signalées plus haut : « Par sa position, l'homme se distingue du reste de la création. Il peut et doit mettre les autres créatures à son service et en jouir. Sa souveraineté sur le monde ne signifie cependant pas la liberté d'exploiter inconsidérément la nature à son profit » (p. 114). On aimerait lire ici une description plus exhaustive et plus positive de la souveraineté de l'homme sur le monde. Il n'en sera plus question dans le chapitre de la création, ni ailleurs dans l'ouvrage. En revanche, les évêques sont plus prolixes lorsqu'il s'agit ensuite de définir philosophiquement l'essence de l'homme corps et âme et de montrer qu'il est appelé à la communion avec Dieu. Mais il n'est alors plus question de ses relations au monde créé.
D'où vient le mal ? Après une description du drame des origines, les auteurs du texte l'interprètent dans la logique de ce qu'ils ont écrit du monde merveilleux du paradis : « La Bible veut dire que le monde créé par Dieu est bon, que le mal physique et le mal moral qui sont présents dans le monde n'ont pas été voulus par Dieu, et qu'ils sont apparus au cours de l'histoire, non par la faute de Dieu mais par la faute de l'homme » (p. 125). Car « le péché a corrompu et déchiré intérieurement le monde » (p. 135). Pour des esprits formés par les sciences, une telle affirmation est source de malaise. Que l'homme soit à l'origine du mal moral, cela est compréhensible. Mais qu'il soit cause du mal physique, des perturbations et des désordres de la nature, le moins que l'on puisse dire est que cela fait aujourd'hui problème. Comme on le verra, les autres synthèses et en particulier celle de Jean Paul II, refusent de s'engager dans une telle problématique. Il faut cependant ajouter que l'affirmation qui suit apporte un regard plus positif sur l'univers "corrompu et déchiré : « Dans l'organisation de la nature, expliquent les évêques allemands, la volonté qu'a Dieu de nous sauver en Jésus-Christ est à l'uvre dès le commencement. La volonté de Dieu est toujours efficace ; elle accomplit ce qu'elle veut. C'est pourquoi le dessein salvifique universel de Dieu embrasse tout l'univers et suscite une espérance universelle » (p. 136). En conclusion de cette analyse peut-être un peu sévère, qu'il soit permis de noter en positif le fait que l'idée "d'achèvement" du monde, sans doute la plus originale de cette catéchèse de la création, refait surface dans le dernier chapitre concernant la vie du monde à venir. Sans doute cet achèvement est-il alors considéré comme étroitement dépendant de la condition corporelle de l'homme : « l'achèvement de l'homme charnel, écrivent les évêques, ne serait pas possible sans l'achèvement du monde » (p. 412). Mais cela conduit à affirmer qu'à « la résurrection des morts il ne s'agit pas simplement de l'accomplissement de l'individu, mais de l'accomplissement de toute réalité » (p. 399). Ce qui suscite cette affirmation notable : « l'espérance en la résurrection de la chair signifie que le chrétien a également une responsabilité envers la création matérielle ; car celle-ci aussi est destinée à être glorifiée » (p. 400). Enfin, il est intéressant pour notre réflexion de citer ce dernier texte concernant l'achèvement du monde : « La nouvelle création, à la différence de la première, n'est pas une création à partir du néant. Elle s'accomplit au sein de la première création et ne signifie donc pas l'interruption ni la fin, mais l'achèvement du monde » (p. 413). 55 Traduction française :La foi de l'Eglise , Paris, Brepols-Cerf-Centurion, 1987 ; 14x22 cm ; 445p. 56 Catéchisme pour adultes , l'alliance de Dieu avec les hommes , Paris, Centurion-Cerf etc ; 16,8x24 cm ; 450 p. 57 Catéchisme de l'Eglise catholique , Paris, Mame-Plon, 1992 ; 16,9x24 cm ; 676 p. 58 Le Créateur du ciel et de la terre , Paris, Cerf, 1988 ; 13,5x19,5 cm ;270 p. sur sciences et théologies reproduction autorisée pour DOMUNI référence Internet : http://biblio.domuni.org/revues/bt/ |