Bulletin de Théologie, Théologie de la création Sciences et théologies - Année 1994 Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques 78, 1994, 95-124 |
Le chapitre sur la création représente 4 % seulement de la synthèse doctrinale exposée par ce plus récent catéchisme. Mais cette faible part est particulièrement dense. Comme les autres, le catéchisme de l'Eglise catholique regroupe sa réflexion sur le "Je crois en Dieu créateur du ciel et de la terre" autour des grands thèmes déjà présentés dans les lignes qui précèdent, la réflexion sur le mal étant remplacée ici par une présentation de "la chute". Comme plus haut, nous tenterons de regrouper plus systématiquement les propositions de ce catéchisme en quatre points.
Dès le premier paragraphe, est précisée la finalité de l'acte créateur qui est la nouvelle création. « Le mystère du Christ est la lumière décisive sur le mystère de la création ; il révèle la fin en vue de laquelle "au commencement Dieu créa le ciel et la terre : dès le commencement, Dieu avait en vue la gloire de la nouvelle création dans le Christ » (p. 68). Une telle affirmation est classique. Mais il est à noter que le catéchisme de l'Eglise catholique fait aussitôt appel au Christ. Il va d'ailleurs systématiquement compléter les affirmations de la Genèse par des textes du Nouveau Testament. Il y a là une insistance qui mérite, nous semble-t-il, d'être soulignée par rapport aux autres synthèses. C'est bien là, en effet, la spécificité de la réflexion chrétienne sur l'univers créé. Les auteurs commencent par affirmer "l'importance capitale" de la catéchèse sur la création parce qu'elle aborde des questions décisives pour l'orientation de la vie et de l'agir humains (ib.). Aussi la quête du sens de la création est-elle universelle, tant dans le monde actuel que dans les cultures anciennes. D'autant plus que l'intelligence humaine peut découvrir une réponse à la question des origines. « En effet, l'existence de Dieu le Créateur peut être connue avec certitude par ses oeuvres grâce à la lumière de la raison humaine » (p. 69). Mais c'est essentiellement par la révélation faite "progressivement à Israël" puis accomplie par le Christ, que la création est comprise « comme le premier et universel témoignage de l'amour Tout-Puissant de Dieu » (ib.), un amour issu de la Trinité dont la création est "l'oeuvre commune" (p. 70). Suit l'affirmation traditionnelle que le monde a été créé pour la gloire de Dieu, une gloire qui se manifeste et se communique : « la gloire de Dieu c'est que se réalise cette manifestation et cette communication de sa bonté en vue desquelles le monde a été créé. Faire de nous "des fils adoptifs par Jésus-Christ : tel fut le dessein bienveillant de sa volonté (Ep 1, 5-6) » (p. 71). Dieu crée librement à partir de rien, continue le texte, par sagesse et par amour. Il a « voulu faire participer les créatures à son être, sa sagesse et sa bonté » (ib.). « Créée dans et par le Verbe éternel, "image du Dieu invisible" (Col 1, 15), (la création) est destinée, adressée, à l'homme image de Dieu » (p. 72). « La création est voulue par Dieu comme un don adressé à l'homme, comme un héritage qui lui est destiné et confié » (ib.). Et les auteurs rappellent ici, très succinctement, que la création participe à la bonté de Dieu et que l'Eglise a dû, à maintes reprises, défendre la bonté de la création, y compris du monde matériel. Les rédacteurs abordent ensuite ce qui nous semble être l'un des aspects les plus intéressants de leur réflexion sur la création, en tout cas l'un des plus originaux par rapport aux autres catéchèses. Dieu, écrivent-ils « maintient (la création) dans l'être et lui donne d'agir ». Rien là de proprement neuf. Mais ils ajoutent : « il la porte à son terme » (p. 73). Et ils commentent, sous le thème de la divine providence : « La création n'est pas sortie tout achevée des mains du créateur. Elle est créée dans un état de cheminement (in statu viae) vers une perfection ultime encore à atteindre, à laquelle Dieu l'a destinée » (ib.). On se souvient que le catéchisme allemand disait la création ouverte sur un avenir. Mais ici, il s'agit d'un cheminement vers une perfection encore à atteindre. Ce qui va plus loin et implique, comme les auteurs vont le montrer un état de non-perfection de l'univers créé. On y reviendra à propos du mal.
L'homme, en tant qu'image de Dieu, est « seul appelé à partager, par la connaissance et l'amour, la vie de Dieu. Il a été créé à cette fin et c'est là la raison fondamentale de sa dignité [...] Dieu a tout créé pour l'homme, mais l'homme a été créé pour servir et aimer Dieu et pour lui offrir toute la création » (p. 82). Après ces affirmations préliminaires, suit une réflexion sur l'unité de l'homme corps et âme, et un commentaire sur "Homme et femme il les créa", commentaire qui s'achève par ce texte : « Dans le dessein de Dieu, l'homme et la femme ont la vocation de soumettre la terre, comme intendants de Dieu. Cette souveraineté ne doit pas être une domination arbitraire et destructrice. A l'image du créateur "qui aime tout ce qui existe" (Sg 11, 24), l'homme et la femme sont appelés à participer à la Providence divine envers les autres créatures. De là leur responsabilité pour le monde que Dieu leur a confié » (p. 85). Plus loin le texte précise, dans cette perspective : « le travail n'est pas une peine, mais la collaboration de l'homme et de la femme avec Dieu dans le perfectionnement de la création visible » (p. 86). Cette collaboration dans le "perfectionnement" du monde, les propositions sur la providence, l'avaient précisée : Dieu accorde aux hommes « de pouvoir participer librement à sa providence en leur confiant la responsabilité de soumettre la terre et de la dominer. Dieu donne ainsi aux hommes d'être causes intelligentes et libres, afin de compléter l'uvre de la création » (p. 74). Et la réflexion s'étend encore, embrassant l'existence quotidienne de l'humanité entière, même non consciente : « Coopérateurs souvent inconscients la volonté divine, les hommes peuvent entrer délibérément dans le plan divin, par leur action, par leur prière, mais aussi par leurs souffrances. Il deviennent alors pleinement "collaborateurs de Dieu" (1 Co 3, 9 ; 1Th 3, 2) et de son Royaume » (ib.). Comme on le voit, le texte du catéchisme de l'Eglise catholique n'insiste pas particulièrement sur la priorité donnée à la "glorification" de Dieu sur le travail humain. Dans sa perspective , le travail semble bien pouvoir être parfaitement conçu comme une participation à la glorification du créateur, autant que la prière et la souffrance. Ce qui est surtout notable, c'est l'unité qui se dégage de la réflexion : le monde ayant été déclaré "en cheminement vers une perfection encore à atteindre , on comprend alors l'insistance mise, à propos de l'homme, sur sa collaboration avec Dieu dans la réalisation du perfectionnement de la création visible. On aurait pourtant aimé que soit davantage explicitée cette oeuvre de perfectionnement du monde, surtout en sachant que le catéchisme s'adresse à une époque marquée par les sciences et les techniques. Sans doute peut-on lire , à propos du chapitre "La vie dans le Christ" et en petits caractères : « La recherche scientifique de base comme la recherche appliquée constituent une expression significative de la seigneurie de l'homme sur la création » (p. 469). Mais ce texte semble être simplement là pour ouvrir une longue réflexion défendant le respect des personnes. Il serait vain également de chercher dans la présentation de "La vocation de l'homme"59, une allusion et encore moins un développement concernant la vocation humaine à la domination du monde. Ce qui parait étonnant car une telle vocation semble bien pouvoir assurer à la morale un fondement au moins aussi valable que d'autres.
Comme on l'a indiqué plus haut, le problème du mal est traité par le catéchisme de l'Eglise catholique dans le chapitre concernant la providence. Pour des raisons de comparaison plus facile avec les deux autres catéchismes, nous l'abordons ici. Disons-le d'emblée : le texte sur le mal et la création est sans aucun doute le plus convaincant des textes parallèles sur ce même problème. La question de départ, est la suivante : « Pourquoi Dieu n'a-t-il pas créé un monde aussi parfait qu'aucun mal ne puisse y exister ? » La réponse est éclairante : « Dans sa sagesse et sa bonté infinie, Dieu a voulu librement créer un monde "en état de cheminement" vers sa perfection ultime. Ce devenir comporte, dans le dessein de Dieu, avec l'apparition de certains êtres, la disparition d'autres, avec le plus parfait aussi le moins parfait, avec les constructions de la nature mais aussi les destructions » (p. 75). Comment ne pas se réjouir ici de ce que la réflexion catéchétique rejoigne les acquis scientifiques : les "apparitions" (depuis les cellules eucaryotes à l'homme) mais aussi les "disparitions" (ou "extinctions de masse" pour reprendre une expression des biologistes contemporains), les constructions de la nature mais aussi les destructions. « Avec le bien physique existe donc aussi le mal physique » , concluent les auteurs, « aussi longtemps que la création n'a pas atteint sa perfection ». On est loin des affirmations d'un mal physique apparaissant avec le péché de l'homme. Et, comme on le voit, ces réflexions sont dans la logique de l'affirmation d'un monde créé en état d'inachèvement, un monde en devenir jusqu'à ce que la création ait atteint sa perfection, jusqu'à ce que Dieu ait « conduit sa création au repos de ce Sabbat définitif, en vue duquel il a créé le ciel et la terre » (p. 76). Reste le mal moral qui lui "est entré dans le monde" avec le péché et dont « Dieu n'est en aucune façon, ni directement ni indirectement la cause » (p. 75). Mais, commente le catéchisme, « dans sa providence toute puissante, il peut tirer un bien des conséquences d'un mal, même moral, causé par ses créatures » (ib.).De toute façon, l'homme n'a pas été abandonné par Dieu. « Au contraire, Dieu l'appelle et lui annonce de façon mystérieuse la victoire sur le mal et le relèvement de sa chute » (p. 92). La victoire sur le mal sera acquise à la fin des temps, "où l'univers lui-même sera renouvelé" dans une « rénovation mystérieuse qui transformera l'humanité et le monde, (transformation) que la sainte écriture appelle "les cieux nouveaux et la terre nouvelle » (p. 223) car « la Révélation affirme la profonde communauté de destin du monde matériel et de l'homme » (ib.). Et le catéchisme de l'Eglise catholique clôt sa première partie concernant la "profession de foi chrétienne", c'est-à-dire l'ensemble du credo , par un texte de Vatican II (Gaudium et Spes , § 39) : « Nous ignorons tout de l'achèvement de la terre et de l'humanité.. Mais l'attente de la terre nouvelle, loin d'affaiblir en nous le souci de cultiver cette terre, doit plutôt le réveiller » (p. 224). sur sciences et théologies reproduction autorisée pour DOMUNI référence Internet : http://biblio.domuni.org/revues/bt/ |