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Bulletin de Théologie, Théologie de la création
Sciences et théologies - Année 1994

Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques 78, 1994, 95-124


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LA CATECHESE DE JEAN PAUL II (1986)

En 1986, au cours des "audiences du mercredi", Jean-Paul II a poursuivi ses réflexions catéchétiques sur le Credo en abordant le commentaire de l'article "Je crois en Dieu [...] créateur du ciel et de la terre". C'est ce commentaire que présente un livre de 270 pages. On y découvre la théologie personnelle du pape mais aussi la tradition de l'enseignement chrétien relu en particulier à travers la première partie de la Constitution sur l'Eglise dans le monde de ce temps de Vatican II. Comme on le verra, les réflexions du pape sont en effet particulièrement adaptées aux soucis du "monde de ce temps", davantage en tout cas que les catéchèses jusqu'ici présentées.

Dans une première partie l'auteur aborde l'œuvre de la création puis la création de l'homme. Dans une seconde il poursuit sa réflexion sur l'homme placé sous la mouvance de la divine providence puis il aborde la question de la providence elle-même et de la présence du mal. Enfin après une troisième section consacrée aux anges, il traite dans une dernière partie, du péché originel. Comme on peut s'en rendre compte, il est possible de regrouper ces sujets successifs autour des thèmes qui ont servis de trame aux trois catéchismes analysés ci-dessus.

Dieu créateur

« Par la création Dieu a tiré le monde et l'homme du néant » (p. 25), constitue la première affirmation du texte. C'est progressivement que surgit le monde visible assure le pape à partir de la Bible et il remarque : « la vérité sur la création du monde visible - telle qu'elle est exprimée dans le livre de la Genèse - n'est pas opposée par principe à la théorie de l'évolution naturelle » (ib.). Les idées essentielles sur la création sont ensuite énoncées : Dieu a créé l'univers seul, librement et dans un commencement du temps. De même est reprise l'affirmation d'un univers constamment maintenu dans l'existence par le créateur : « Ce "maintenir" est, en un certain sens une création continue » (p. 26) explique le pape. Et plus loin, il fera de cette "création continue" l'expression de la providence, « constante et permanente présence de Dieu comme créateur dans toute sa création : une présence qui sans cesse crée » (p. 76). La création enfin est dite bonne parce qu'elle est "révélation de la bonté infinie de Dieu" qui manifeste sa perfection "à travers les biens qu'il distribue aux créatures".

Ces vérités élémentaires posées, le pape consacre ensuite une audience entière à expliquer que la création est oeuvre de la Trinité, une affirmation également spécifique de la vision chrétienne de la création. Mais le but de l'auteur n'est pas tant de la rappeler que de montrer que « la création du monde est l'œuvre de l'amour ; l'univers, don créé, jaillit du don incréé, de l'amour réciproque du Père et du Fils, de la Sainte Trinité » (p. 33). Bien plus, cet amour trinitaire est porté en lui-même par la création qui devient ainsi "manifestation de la Trinité" (ib.).

L'univers visible est également révélation de la gloire de Dieu qui est « en quelque sorte transférée "à l'extérieur" sur les créatures [...] dans la mesure de leur degré de perfection » (p. 36). Ainsi « les créatures participent d'une façon réelle, bien que limitée et partielle , à la perfection de la plénitude absolue de Dieu ». Aussi « tout l'univers est un appel multiforme, puissant et incessant à proclamer la gloire du créateur » (p. 37). En bref : « l'objectif premier et principal de la création réside dans la révélation de la sagesse et de l'amour de Dieu, et dans la création se réalise le mystère de la gloire de Dieu » (p. 38).

Comme on le voit la catéchèse de Jean-Paul II, tend à démontrer prioritairement sinon exclusivement que la création est "révélatrice". En elle est "inscrit" un reflet authentique de la sagesse divine et elle exprime réellement l'inépuisable amour du créateur (ib.). C'est ce qu'il redit d'ailleurs, à propos de la recherche scientifique, dans sa dernière audience sur l'autonomie affirmée des êtres créés et le nécessaire respect de leurs lois spécifiques : « La recherche méthodique dans tous les domaines du savoir, si elle est menée d'une manière vraiment scientifique et si elle suit les normes de la morale, ne sera jamais opposée à la foi. Celui qui s'efforce avec persévérance et humilité, de pénétrer les secrets des choses, celui-là, même s'il n'en a pas conscience, est comme conduit par la main de Dieu » (p. 41).

L'homme

Après un rappel des textes bibliques présentant la singularité de l'homme par rapport aux autres vivants, l'égalité de l'homme et de la femme et leur destination à l'immortalité, le pape commente plus directement l'expression "à l'image de Dieu" : « La création à l'image de Dieu constitue le fondement de la domination sur les autres créatures du monde visible, qui ont été appelés à l'existence en vue de l'homme et "pour lui" . "Ainsi l'homme devient une expression particulière de la gloire du créateur » (p. 51). Mais, souligne le pape, « la vérité au sujet de l'homme créé à l'image de Dieu ne détermine pas seulement la place de l'homme dans l'ordre entier de la création, mais exprime déjà également son lien avec l'ordre du salut dans le Christ, qui est l'éternelle et consubstantielle "image de Dieu (2Co 4, 4) : l'image du Père » (p. 52). C'est l'occasion de rappeler alors que l'homme, image de Dieu, est un être à la fois corporel et spirituel qui « par son intériorité dépasse l'univers des choses »`(p. 58). Cet homme est aussi "homme et femme", l'ordre de soumettre la terre concernant les deux partenaires au point que « l'institution du mariage et de la famille semble devoir se rattacher au mandat de "soumettre" la terre confiée par le créateur au premier couple humain » (p. 61).

Mais, cela étant dit, le pape rappelle ce qui est pour lui l'essentiel : « la société de l'homme et de la femme est l'expression première de la communion des personnes » présentant « une certaine similitude avec l'union des trois personnes divines » (p. 61). Revenant ensuite à son thème premier et traitant de l'intelligence et de la liberté de l'homme qui le mettent « dès l'origine, dans une relation particulière avec Dieu » (p. 62), l'auteur insiste : « l'image de Dieu se manifeste par dessus tout dans la relation du moi humain avec le toi divin » (p. 63).

Arrivé à ce moment de la lecture de la catéchèse de Jean Paul II, on a l'impression que le pape minimise la vocation de l'homme à la "domination" du monde pour mieux valoriser sa relation à son créateur. On est cependant intéressé de lire en conclusion de sa réflexion sur l'image de Dieu : « En vertu de cette image, l'homme [...] est appelé non seulement à transformer le monde à la dimension de ses exigences, il est appelé non seulement à la communion des personnes [...] mais il est aussi appelé à l'alliance avec Dieu » (p. 64). Ces trois "appels", dans ce résumé tout au moins, ne semblent pas hiérarchisés. Bien plus, on va voir que, pour le pape, "l'appel à l'alliance avec Dieu" est appel à la participation à la vie intérieure de Dieu mais également invitation à participer à sa gestion de l'univers.

Cet aspect, essentiel pour notre propos, est traité sous le thème de la providence divine. La providence, pour le pape, manifeste "le rapport de Dieu avec le monde" (p. 123). Elle « révèle la richesse multiple et actuelle de l'action de Dieu ». Mais « de là il s'ensuit , précise-t-il, que la providence se manifeste comme sagesse transcendante qui aime l'homme et l'appelle à participer au dessein de Dieu, en tant que premier destinataire de ses soins affectueux, et en même temps comme son collaborateur intelligent » (p. 74).

Dès sa première audience sur la providence, Jean Paul II affirme « que la providence divine, comme souveraine affirmation, de la part de Dieu, de toute la création et en particulier de la prééminence de l'homme sur les créatures, constitue la garantie fondamentale de la souveraineté de l'homme lui-même sur le monde » (p. 79). Dans sa seconde audience sur ce sujet, le pape montre que « par la manière dont Dieu gouverne le monde, celui-ci se trouve dans une situation de véritable autonomie » (p. 85). Le créateur laisse en effet « intact le rôle des créatures comme causes secondes, immanentes, dans le dynamisme de la formation et du développement du monde » Et, « en ce qui concerne le caractère immanent du monde, l'homme possède dès le début et constitutivement, en tant que créé à l'image et à la ressemblance de Dieu, une place tout à fait spéciale..Il est créé pour "dominer", pour "soumettre la terre" » (ib.). Et ici, le pape reprend à son compte une expression de S. Thomas, expression particulièrement forte : « En participant, comme sujet rationnel et libre, mais toujours comme créature, à la maîtrise du créateur sur le monde, l'homme devient en quelque sorte "providence pour lui-même" » (p. 86). Il est difficile de mieux souligner la "participation de l'homme à la maîtrise du créateur sur le monde". Il est en tout cas tout à fait notable que la réflexion de Jean Paul II donne une telle place à la part de l'homme dans l'œuvre d'une providence qui agit "dans l'homme et avec l'homme".

Cette place, le pape la concrétisera dans ses dernières audiences sur la providence. On a dit plus haut que les catéchismes épiscopaux étaient déficients en ce qui concerne l'illustration de la tâche humaine de maîtrise du monde. C'est une critique qu'il n'est pas possible de faire à Jean Paul II. Qu'on nous permette simplement de citer un texte significatif non seulement de son souci d'être présent aux problèmes d'aujourd'hui, mais de lier étroitement déclaration doctrinale et réalités vécues. Après avoir répéter que conduit par Dieu « avec amour paternel dans sa mission de soumettre les autres créatures, l'homme est en un certain sens "providence" pour lui-même », le pape rappelle : « Le développement du monde vers un ordre économique et culturel répondant toujours mieux aux exigences intégrales de l'homme est une tâche qui fait partie de la vocation de l'homme lui-même de maîtriser la terre. Ainsi les succès réels de la civilisation scientifique et technique contemporaine, aussi bien que ceux de la culture humaniste et de "sagesse" de tous les siècles, rentrent dans le domaine de la "providence" octroyée à l'homme pour la réalisation du dessein divin » (p. 124).

Le mal et le péché

« Communément on distingue le mal au sens physique de celui entendu au sens moral. Le mal moral se distingue du mal physique par le fait qu'il comporte une faute car il dépend de la volonté libre de l'homme [...] (le mal physique) n'incluant pas nécessairement et directement la volonté de l'homme, même si cela ne veut pas dire qu'il ne puisse être causé par l'homme ou être l'effet de sa faute. Le mal physique provoqué par l'homme [...] se présente sous de nombreuses formes. Mais il faut ajouter qu'il existe dans le monde beaucoup de maux physiques qui se produisent indépendamment de l'homme. Il suffit de rappeler par exemple les désastres ou les calamités naturelles, de même que toutes les formes de déficiences corporelles ou de maladies somatiques ou psychiques, dont l'homme n'est pas coupable » (p. 108). Comment concilier ce mal et la souffrance qui en découle se demande l'auteur, avec la sollicitude paternelle de Dieu ?

Pour répondre à cette question , le pape se réfère au livre de Job. Et il conclut : « Dans ce texte nous prenons conscience des limites et de la caducité des choses créées et donc que certaines formes de "mal" physique (dues à l'absence ou à la limitation du bien) appartiennent à la structure même des êtres créés, qui par leur propre nature sont contingents et passagers, donc corruptibles » (p. 110). Nous trouvons là un constat réaliste sur la constitution de l'univers, constat qu'il n'est pas utile de commenter.

Mais le pape fait appel ensuite à une autre explication. « Nous savons de plus que les êtres matériels sont en étroit rapport d'interdépendance comme l'exprime le vieil adage : "la mort de l'un est la vie de l'autre" [...] Ainsi donc, dans une certaine mesure même la mort sert à la vie » (p. 110). On serait tenté ici, en plus du "vieil adage" de faire appel aux acquis de l'écologie scientique sur l'interdépendance des êtres, voire au constat biologique montrant que la vie utilise la mort . Mais l'essentiel est de constater que la réflexion théologique, ici, intègre des constats scientifiques élémentaires. Quoi qu'il en soit, ayant redit que le fait de la corruptibilité et de la mort « appartient à la structure même de l'être des créatures » (p. 110), le pape conclut « Si "Dieu n'a pas fait la mort", comme l'affirme le Livre de la Sagesse, toutefois il l'a permet, en vue du bien global du cosmos matériel » (p. 111).

La position du pape dans ce document de 1986, a inspiré peut-être le catéchisme de l'Eglise catholique de1992. Mais il nous semble que ce dernier apporte à la question du mal physique une réponse plus pertinente puisqu'elle inclut la notion "d'inachèvement" et de "cheminement" du monde vers une perfection non encore acquise. Ce qui permet à la réflexion du catéchisme de l'Eglise catholique de mieux rendre compte du mal physique que ne le fait le seul appel au principe traditionnel du mal "non voulu mais permis par Dieu". Même si ce principe devient en l'occasion plus plausible grâce à sa légitimation "en vue du bien global du cosmos matériel".

Reste le mal moral. « Ce mal, Dieu ne le veut absolument pas ». Mais, affirme le texte, le fait que « Dieu veut réaliser dans la création l'existence d'êtres libres est pour lui d'une valeur plus importante et fondamentale que le fait de l'abus par ces mêmes êtres de leur liberté contre le créateur, et donc la faculté du mal `moral auquel peut conduire la liberté » (p. 111). Ce recours à l'explication par l'importance primordiale de la liberté est plus convaincant pour les hommes de ce temps.

A propos du péché originel (qui, comme on l'a dit ne concerne pas directement le sujet de ce Bulletin) on notera que le que le pape rappelle que « le péché humain n'a pas son origine première dans le cœur (et dans la conscience) de l'homme ; il ne germe pas spontanément de son initiative personnelle. Il est en un certain sens le reflet et la conséquence du péché advenu déjà auparavant dans le monde des êtres invisibles » (p. 198).

Quant aux conséquences sur l'humanité du péché originel et en particulier la mort, le pape rappelle la position traditionnelle : « Dieu a créé l'homme pour l'immortalité ; la mort qui apparaît comme un saut dans l'obscurité, est la conséquence du péché, comme par une sorte de logique immanente, mais surtout par châtiment de Dieu. Tel est l'enseignement de la révélation et telle est la foi de l'église : sans le péché, la fin de l'épreuve terrestre n'aurait pas été aussi dramatique » (p. 223). Mais on voit mal s'il s'agit de la mort physique ou de la mort telle qu'elle est actuellement vécue ? Il semble bien cependant que le pape qui disait plus haut que la mort sert à la vie rejoigne le catéchisme allemand affirmant que « dans notre monde fini la vie sans la mort est biologiquement impensable » et que c'est la mort dans la souffrance et l'angoisse qui est le fruit du péché. En effet Jean Paul II explique ailleurs : « La conséquence de ce péché a été la mort telle que nous en faisons actuellement l'expérience » (p. 211) alors que l'homme possédait auparavant un équilibre intérieur et n'était pas « angoissé par la perspective de la décadence et de la mort » (p. 190).

Quant à la peine attachée dorénavant au travail humain, conséquence du péché originel, l'auteur la signale sans la développer, en constatant : « L'auteur biblique n'hésite pas à attribuer à Dieu une sorte de sentence de condamnation. Celle-ci implique la "malédiction du sol" : la création visible est devenue pour l'homme étrangère et rebelle » (p. 222).

Nous arrêtons ici cette brève analyse de la catéchèse de Jean Paul II. Nous nous sommes attachés à décrire uniquement les textes qui nous semblaient les plus parlants pour une conscience contemporaine, et comme on l'annonçait en commençant, les textes concernant uniquement le monde visible et ses rapports avec l'humanité. Qu'il soit permis de constater en terminant, que la catéchèse du pape, malgré ses redites dues au genre littéraire utilisé et malgré ses analyses philosophiques ou théologiques souvent ardues, est certainement, avec le dernier catéchisme, celle qui essaye le plus de rejoindre les questions de nos contemporains.

Sans vouloir proposer une conclusion générale à cette analyse partielle de textes différents, qu'on nous permette cependant une dernière remarque. On a constaté, à propos du Catéchisme allemand que si son enseignement sur la création constituait en elle-même une catéchèse très cohérente, il était regrettable que cette catéchèse soit sans répercussion sur l'ensemble de la doctrine présentée. Mais il s'agit là d'un phénomène qui, hélas, touche les trois catéchismes récents : le chapitre sur la création et l'homme collaborateur du créateur forme un tout bien ordonné. Mais les thèmes que développe ce chapitre disparaissent dans la suite des ouvrages pour ne reparaître, souvent bien discrètement d'ailleurs, que dans le commentaire final traitant de la fin du monde.

Tout se passe comme si le De creatione continuait d'être un traité à part sans grande incidence sur l'ensemble de l'enseignement théologique. Comment ne pas le regretter lorsque l'on sait combien « nos contemporains », comme le constate Jean Paul II, sont si « fortement influencés, par le développement des sciences naturelles et par le progrès de la technique » (p. 41).

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