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Bulletin de Théologie, Théologie de la création
Sciences et théologies - Année 2002

Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques 86, 2002, 85-121


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1- Quand la science parle à la théologie

Les approches historique et philosophique mettent bien en évidence la richesse de certains thèmes scientifiques. Un des meilleurs exemples dans l'histoire des sciences est probablement celui du vide. A ce sujet, l'ouvrage de E. Gunzig et S. Diner5 rapporte un colloque érudit et technique sur l'usage de la notion de vide dans la cosmologie moderne en lien avec la physique qui a introduit la notion de « vide quantique » pour nommer de l'état primordial de l'énergie. L'expression est utilisée pour dire l'état de l'univers avant qu'il ne soit sous forme matérielle (particules et objet). Les exposés sont très techniques et ouvrent sur des divergences d'interprétation des résultats comme il convient dans un colloque scientifique.

Il est original que le colloque ait donné la parole à des historiens et à des philosophes à deux moments. D'une part au début pour évoquer le sens du terme « vide » chez les Anciens Grecs, chez les Médiévaux, chez les Métaphysiciens classiques ; ceci ouvre sur des questions épistémologiques. Après les exposés très techniques, la parole est donnée à des considérations qui puisent dans la dimension symbolique de l'expression et fait donc droit aux thèmes mystiques et à la théologie négative.

La démarche est donc rigoureuse et permettra de faire quelques discernements utiles pour éviter les confusions dans l'emploi du terme "vide" qui ont souvent cours dans la perspective d'une reprise non critique des termes qui sont employés dans des registres de langage fort différents parce qu'irréductibles.

La cosmologie a fait longtemps rêver. Elle éveille aussi des questions existentielles qui appellent des métaphores aux résonances religieuses. L'ouvrage de M. Riordan et D. Schramm présente les résultats actuels de la cosmologie6. La présentation est faite dans un style qui relève de la vulgarisation de qualité. Au cœur de la problématique se trouve une présentation de la théorie dite "de l'inflation" qui permet d'accorder le modèle standard avec la physiques des particules et la singularité de l'univers. Pour M.R et D.S. « la théorie de l'inflation est devenue l'une des idées les plus fructueuses de la théorie du Big-Bang. Bien qu'elle ne soit encore qu'une simple hypothèse, de nombreux cosmologistes la considèrent déjà comme bien établie. » (p. 196). Il reste cependant un certain nombre de questions sans réponses, c'est à elles que s'intéressent les auteurs : en particulier la question de ce qui ne peut être observé (chap. 9 : « La pénombre du Monde ») et la question de la Grande unification (chap. 10 : « Les germes des structures »). C'est face à ces zones d'inconnu que M.R. et N.S. utilisent des métaphores qui relèvent du langage sacral. En particulier, ils utilisent le terme de création dans un sens qui pour être banal n'en est pas moins incorrect du point de vue de la théologie monothéiste, puisque pour eux le terme désigne les premiers instants de l'univers et non pas l'action d'un créateur qui donne d'être à ce qui est non seulement à son commencement, mais tout on long de son existence.

Le terme de création désigne donc toute apparition de nouveauté et non pas une relation avec Dieu. On le voit bien au chapitre 5 (« La création de la matière ») qui raconte comment la physique des particules permet de retracer la constitution des éléments fondamentaux de l'univers. Cet emploi équivoque du terme de création ne saurait satisfaire le lecteur informé en matière de foi. Ce qui est dommage dans un ouvrage destiné à un vaste public et dans une collection qui fait ouvertement appel à des références religieuses.

La figure méconnue de Georges Lemaître a été utilisée dans l'une des métaphores les plus suggestives pour le concordisme contemporain, celle du big bang. Le dernier livre de D. Lambert est une biographie de G. Lemaître7. A ce titre il se présente comme une illustration des relations entre science et théologie. Il est le fruit d'une recherche précise, exhaustive ; D.L.., avec pédagogie, en propose un guide de lecture (p.17) permettant à des lecteurs qui ne sont pas de formation scientifique de rentrer dans cette étude.

Né à Charleroi en 1894, G. Lemaître est élève des jésuites à Bruxelles en 1910 ; il fait ensuite des études d'ingénieur des Mine. Il devient séminariste en 1920. Il étudie la relativité et il est ordonné prêtre en 1923. Il quitte alors la Belgique pour le Royaume Uni, Cambridge, où commence pour lui une aventure scientifique exceptionnelle. Il travaille sous la direction de A. Eddington la relativité générale. Il poursuite ses recherches ensuite aux USA, où il a la chance de faire connaissance des premiers résultats des recherches de Hubble. C'est à son retour en 1927 en Belgique qu'il propose un modèle d'univers rendant compte de ces observations dans le cadre de la théorie de la relativité générale, contredisant le modèle statique d'Einstein.

Le chapitre 9, « Science et foi : la théorie des deux chemins », constitue du point de vue du Bulletin un apport décisif. De ses contacts avec Eddington, G. Lemaître hérite du souci de « respecter la distinction entre l'ordre de la réalité physique, naturelle et celui de l'expérience spirituelle, vécue au plus profond de la conscience humaine » (p.162). Lemaître adopte la position traditionnelle de la théorie des deux livres (le livre de l'Ecriture et le livre de la nature) qu'il transpose dans l'image des deux chemins vers la vérité : l'un est celui de la science et l'autre celui de la révélation.

Dans la même ligne, au Congrès de Malines (1936), G. Lemaître affirme que l'unité entre les deux approches, celle de la science, celle de la foi, ne se réalise pas dans un système de pensée, mais dans l'unité de la recherche. L'Académie Pontificale des Sciences, dont il devient un des premiers membres en 1936, correspond à sa vision des rapports entre la science et la foi.

Sur ce point, G. Lemaître s'est trouvé en conflit avec Pie XII : D.L. en rend compte au chapitre 15 de son livre. Pie XII, dans un discours en 1951, a identifié la singularité initiale du modèle standard avec l'acte créateur. G. Lemaître est intervenu pour protester contre ce concordisme. Pie XII n'a pas tenu compte de cet avis.

En 1960, il est nommé Président de l'Académie par Jean XXIII. Cette activité occupera pratiquement la fin de sa vie.

C'est dire l'importance de la contribution de D. L . à la connaissance de la pensée de cette personnalité hors du commun dans l'Église du 20e siècle.

Une revue a réuni un certain nombre de contributions autour de l'image et de l'icône. Il est difficile de ne pas évoquer les différentes dimensions du fonctionnement des images, surtout en ce qui concerne la création même dans son rapport à la science.

La revue Christus a consacré un numéro à l'homme dans la création8. « Les réflexions qui animent le monde scientifique ne peuvent laisser le théologien indifférent ». Telle est l'une des conclusions de l'intéressante contribution de François Euvé : Les images de Dieu chez les savants, ceux d'hier et d'aujourd'hui. Une illustration en est donnée par l'article de Jean-Michel Maldamé : La place de l'homme dans l'univers. Partant de la théorie de l'univers en expansion, J.-M.M. montre que cette vision de l'histoire (cosmogenèse et biogenèse) conduit à une nouvelle compréhension de la place de l'homme dans l'univers. Fruit d'une histoire cosmique et biologique, c'est la tension vers lui qui est la raison d'être de l'univers. Une telle position (qui respecte les conclusions des sciences) mène à mieux comprendre la place du Christ et ne peut que retentir dans la vie spirituelle du chrétien. Cette spiritualité nouvelle est illustrée par les lignes de Sylvie Robert Vivre par la grâce d'un autre qui, d'une manière très existentielle, montre que chacun peut expérimenter la création dans sa propre vie. André Beauchamp dans Création et écologie, après une présentation un peu négative mais claire des dérives humaines envers la nature, affirme la responsabilité de l'homme qu'il résume en trois mots « Justice, adoration et respect ». Une contribution de Jean-Marie Glé : Penser Dieu créateur, une démarche difficile, s'ouvre par une déclaration abrupte : « Le problème du mal est la principale difficulté pour penser Dieu créateur ». L'article tente une explication fort méritoire (vu le sujet), mais qui évidemment n'apportent pas une réponse vraiment convaincante aux drames humains et aux désastres naturels. Jacques Trublet, présente quant à lui La création dans l'Ancien Testament, sans doute l'une des contributions les plus complètes, en particulier lorsqu'il aborde, en plus des habituelles métaphores artisanales, celles du combat créateur contre le chaos. La création iconique de Vincent Holzer aborde la manière propre au Nouveau Testament de comprendre la parole de l'univers créé, insistant sur son impossibilité à exprimer Dieu dans tout son mystère. Marie Balmary fait une analyse originale du texte de la Genèse pour déceler « où est la mère » et la trouve. « Cherchez la femme... ».

Ce numéro de Christus est important, car il aborde bien des aspects de la réflexion chrétienne concernant la place de l'être humain dans la création. Deux critiques nous semblent pourtant devoir être faites concernant d'une part l'idée de création et d'autre part celle de l'homme dans l'univers. La création y apparaît (même pour l'Ancien Testament) le plus souvent statique et terminée, alors qu'il est difficile d'ignorer que la foi biblique présente un Dieu sans cesse en création, ayant l'intention de conduire le monde à son accomplissement : le Royaume à venir. D'autre part, l'homme, lui aussi semble avoir une part bien passive, sinon négligeable, dans l'œuvre de création. N'est-il pas appelé à être co-créateur du monde, aux côtés de la Divinité ? L'être humain fait l'expérience de sa condition de créature en étant co-créateur et il fait celle du mal en luttant, avec le Créateur, pour le réduire. Par ailleurs, presque tout au long des pages de la revue , l'univers créé n'est que beauté et harmonie. Mais cela relève de l'irénisme courant dans les milieux chrétiens, ignorant les luttes, les violences, les compétitions, les disparitions d'espèces qui font tout autant partie de la création que les merveilleux couchers de soleil.

Est-ce que ce qu'apporte la science, dans ses développements peut être considéré comme l'occasion positive d'un approfondissement de la foi ? Le recueil suivant va dans ce sens. L'Académie d'éducation et d'études sociales publient les comptes-rendus de ses travaux9. Ils consistent en des communications par divers auteurs. Il n'est pas facile d'en rendre compte dans la mesure où ces contributions ne sont pas parfaitement unifiées. On peut cependant relever dans le cahier intitulé « au risque de la science » un fil conducteur, à savoir que le développement de la science ne doit pas être vécu par les chrétiens comme une menace, mais bien au contraire comme l'occasion d'un approfondissement de leur foi. En effet, la science donne une meilleure connaissance de la réalité et elle offre des moyens pour agir au service de l'humanité. Il importe d'être lucide et donc d'en maîtriser le développement. Sur ce thème divers points sont abordés.

Les premiers exposés sont consacrés aux sciences fondamentales. D'abord au plan théorique - en matière de méthode scientifique - , Jacques Arsac témoigne de la singularité du christianisme dans les relations entre science et foi. Ensuite, Jean Dercourt traite du respect de la nature, de l'écologie et de l'environnement en soulignant la précarité de l'habitation de l'homme sur la terre. En troisième lieu, Marie-Odile Rethoré développe son plaidoyer pour le respect inconditionnel de la vie à toutes les étapes de son développement.

Le propos aborde ensuite les questions sociales et politiques. Alain Diribarne traite de la compétitivité économique et de la cohésion sociale. Paul Germain aborde la question du rôle des experts dans la démocratie. Roland Omnès traite ensuite de la culture scientifique et de l'enseignement.

On entre ainsi dans des problèmes plus philosophiques avec un exposé très rigoureux de Francis Jacques sur « science et philosophie : inscrire la science au cœur de la sagesse ». Il indique les étapes de l'accès à la sagesse dans des actes comme distinguer (p. 245), articuler (p. 249), fonder (p. 256) dans le cadre d'une philosophie soucieuse de rigueur et d'ouverture. C'est là sans doute la contribution la plus nouvelle de cet ouvrage collectif. L'ultime exposé de Jean-Robert Armogathe semble bien pâle à côté.

Cet ouvrage attire l'attention sur le fait que la science n'est pas seulement un savoir théorique, mais aussi un pouvoir sur la nature et sur la société.

Certaines présentations plus construites relèvent du même optimisme. Elles sont souvent le fruit d'un enseignement. Voici trois exemples de continuité entre science et théologie.

J. Paoletti est ingénieur de formation, directeur de recherche au C.N.R.S ; il enseigne à l'École Cathédrale de Paris10. Le plan de l'ouvrage comprend deux parties : en premier il aborde le Commencement, la Création, l'Évolution, ensuite l'homme. Il reprend ainsi la division classique entre cosmologie et anthropologie.

Les préliminaires portent sur la connaissance scientifique ; J.P. aborde la question de l'objectivité expérimentale et la valeur de l'expérience : quel réel observons-nous au juste ?

Sur le thème du commencement, J. P. se réfère explicitement à G. Lemaître (p.31) avec la théorie du big-bang Il développe ensuite le principe anthropique ; d'abord dans sa version faible : la présence de l'homme impose des conditions à l'univers, et ensuite dans sa version forte : la matière contient toute l'information nécessaire à l'apparition de la vie, ce qui implique qu'au commencement de l'univers, il y ait eu un projet. Ce qui donne le droit à la théologie d'affirmer l'existence d'un projet créateur.

Dans la deuxième partie, J.P. constate qu'on ne peut parler de l'homme, aujourd'hui, sans évoquer la théorie de l'évolution (p.75). La question pour J.P. est alors d'évaluer la part du hasard dans ce processus.

De fait, la science matérialiste s'en remet au seul hasard pour décider du sens et du but de l'évolution. J.P. poursuit son parcours avec des étapes bibliques (Gn 1 et 2, saint Paul), mais c'est la partie "L'homme dans la société" qui semble la plus intéressante par les thèmes qu'elle traite (l'intelligence artificielle, l'individu et la personne... p. 102-117).

Cela dit, le rappel fait en conclusion que l'homme est à la fois objet de science et objet de foi ne suffit pas pour développer l'articulation entre science et foi, dont l'homme est le siège.

Le petit livre d'A. Ford (A.F.) est un recueil11. En vingt courts chapitres A.F. explore diverses questions soulevées par la science et la pratique scientifique et dont la réponse ne peut-être purement interne à la science mais implique d'autres perspectives, notamment religieuses. Parmi ces questions certaines touchent directement la religion, comme l'incidence des connaissances scientifiques sur la compréhension de la notion de miracle. Bien des questions "brûlantes" sont aussi abordées telles le clonage, les organismes génétiquement modifiés, l'existence et la nature de la liberté humaine, etc.

Le livre de A.F. est animée par une conviction : science et technologie sont filles de la tradition biblique et par conséquent science et religion sont en relation. Dans cette ligne chaque chapitre donne en quelques pages une présentation qui va à l'essentiel et constitue ainsi une sorte de dossier sur le sujet traité. Chaque dossier se termine par un questionnaire qui invite le lecteur à ressaisir sa lecture et à l'approfondir.

Cependant, traiter en quelques pages seulement de questions si importantes ne permet pas de distinguer correctement les différents ordres de connaissance et de pratique, scientifiques, philosophiques et théologiques, impliqués par chacune des questions. Il aurait fallu davantage expliciter et développer l'argumentation qui reste assez sommaire. Malgré cette limite, cet ouvrage, par la démarche qui consiste à partir d'exemples, constitue une introduction intéressante à une compréhension religieuse du monde et de la vie dans une culture dominée par la science et la technologie.

Le livre suivant est un vaste survol pour le grand public averti d'une multitude de questions qui tournent autour du rapport entre science et foi12. Il traite de l'influence judéo-chrétienne et grecque sur l'advenue de la science moderne, de la création, des différences entre modèles scientifiques et explications religieuses, de l'évolution, de la nature humaine (sa biologie, son commencement), du cerveau, de la psychologie, du rapport à l'environnement, et dans un dernier chapitre des limites de la science et de son rapport à la révélation.

La ligne générale est résolument anti-fondamentaliste. Elle refuse aussi toute forme de concordisme. Bien entendu, la présentation des dossiers est succincte aussi bien en ce qui concerne la Bible que l'information scientifique. Ceci n'empêche pas les brefs dossiers de se référer aux meilleures sources anglo-saxonnes.

Les auteurs font droit (de manière toujours succincte) aux positions de ce que les européens considérent comme l'approche épistémologique (K. Popper, A. Ayer, T. Kuhn, I. Lakatos, H. Putnam...).

Le point de vue adopté est très pédagogique. La limite de ces deux auteurs est pour nous de se situer dans une problématique qui n'est pas la nôtre. Les arguments présentés peuvent surprendre. Les auteurs ne sont pas dans une culture française, où peu de personnes soutiennent des positions créationnistes. Symétriquement la présentation des arguments de ceux qui s'opposent au christianisme peuvent nous sembler peu philosophiques.

5 Edgar Gunzig, Simon Diner (ed.), Le Vide. Univers du tout et du rien. Revue de l'Université de Bruxelles, Editions Complexes, 1997 ; 16 x 24, 528p.

6 Michael Riordan, David N. Schramm, Les Mirages de la création. Matière noire et structure de l'Univers, traduit de l'anglais par Elisabeth Vangioni-Flam, « Sciences d'aujourd'hui », Paris, Albin Michel, 1998 ; 14,5 x 22,5, 286 p.

7 Dominique Lambert, Un atome d'univers, Bruxelles, Ed. Lessius et Racine, 2000 ; 16,5 x 24,5, 374p.

8 L'homme dans la création. Partenaire de l'Alliance, CHRISTUS n° 185,47, 2000 ; 15,6 x 22, 125p.

9 Académie d'éducation et d'études sociales, Au risque de la science. Les conséquences éducatives et sociales du développement scientifique et technique, Annales 1999-2000, Paris, Le Sarment, Fayard, 2000 ; 15,3 x 23,5, 321 p.

10 Jacques Paoletti, L'homme, entre science et foi, Paris, CERP, 1999 ; 14 x 21, 124p.

11 Adam Ford, Faith and Science, Peterborough, Epworth Press, 1999 ; 13,6 x 21,6, x + 132 p.

12 Malcolm A. Jeeves, R.T.J Berry. Science, Life and Christian Belief, A Survey and Assessment. Leicester, Apollos ed., 1998 ; 14 x 21,5, 305 p.

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