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Bulletin de Théologie, Théologie de la création
Sciences et théologies - Année 2002

Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques 86, 2002, 85-121


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2- Reprises théologiques

Manifestement les sciences, même si elles ont leur autonomie, touchent rapidement à des domaines qu'elles ne peuvent se contenter de naturaliser. D'où une floraison de métaphores pas toujours contrôlées. Certaines règles permettent d'éviter le concordisme. Beaucoup cependant ne se contentent pas de cette situation intermédiaire. Il semble bien que si on veut aller un peu plus loin il faille thématiser de manière plus systématique les axes selon lesquels les sciences débordent de leurs propres domaines. Parmi ces axes, nous en avons retenu trois. Le premier est de l'ordre de la structure de la nature physique, espace, matière et temps. Le deuxième axe concerne l'être humain, et plus particulièrement la notion de personne. Le troisième axe aborde la question du mal sous ses différents aspects.

On voit ainsi se dessiner des formes de théologies qui, pour n'être pas globales, n'en sont pas moins structurées et soit articule la théologie par rapport à la science, soit élabore une méthodologie du dialogue entre les deux.

Le temps

Soulignons l'intérêt particulier du livre qui suit puisqu'il provient d'un univers protestant jusqu'à peu réticent à ancrer des considérations théologiques dans un cadre de philosophie naturelle. Le livre de Dirk Evers est une thèse soutenue à Tübingen en 199913. Son contenu est vaste, puisqu'il traite aussi bien des sciences que de la théologie autour de trois concepts fondamentaux que sont l'espace, la matière et le temps, chacun d'entre eux occupant une part presque égale. Il faut souligner cependant que près des 2/3 du texte consiste en une présentation (rapide) d'histoire des sciences et des résultats actuellement disponibles. Le tiers restant est consacré à la théologie (histoire et considérations relatives aux débats entre science actuelle et théologie).

Le propos est ambitieux. Il démontre une compétence réelle, même si nous avons l'impression que D.E. n'a pas une pratique scientifique suffisante pour faire ressortir de sa description certains concepts clés qui engagent des débats actuels. Le lecteur reste souvent sur sa faim devant une telle accumulation de résultats. Si l'information est bien documentée, il y manque certaines grandes idées unificatrices des recherches actuelles.

Les trois sujets abordés correspondent bien à la difficulté qu'il y a à conjoindre la théorie de la relativité, la mécanique quantique, et la thermodynamique. Il est impossible, dans l'état actuel des choses, de formuler une présentation de la notion de temps qui soit commune à ces trois disciplines. Quelle conclusion peut-on en tirer en ce qui concerne la théologie ?

Le rapport à l'histoire des sciences et des idées est présent. Tout en étant moins caricatural que bien souvent, il n'en demeure pas moins que D.E. ne facilite pas toujours la compréhension des choses. En effet, en ce qui concerne une simple histoire des idées (et même des idées scientifiques) il n'est pas possible de dissocier aussi complètement que le fait D.E.. l'histoire des sciences de celle de la philosophie. Présenter le concept d'espace chez Aristote ou celui de temps chez Augustin, ou celui de tourbillon chez Descartes, sans les situer brièvement dans la perspective plus vaste de leurs projets philosophiques respectifs, c'est s'interdire la compréhension du pourquoi de certaines options scientifiques.

Pourtant, un des intérêts de cette thèse est de montrer comment se formule le renouveau de considérations de philosophie naturelle à l'intérieur de la théologie réformée. Cette thèse est caractéristique d'un retournement de pensée dans le cadre de cette théologie réformée.

D.E. refuse un appel à un renouveau de la théologie de la création dans le sens de J. Moltmann, lequel ne cherche à répondre qu'à des questions d'ordre éthique ou écologique posées par le christianisme ou adressées à lui.

D.E. a une très bonne connaissance de tous les développements de la théologie anglo-saxonne. Il reprend en particulier les critiques de J. Polkinghorne adressées à F. Tipler et à W. Pannenberg. Il en adopte la distinction entre le Dieu impersonnel qui exprime l'ordre de la création et l'action personnelle de Dieu qui nous constitue comme interlocuteurs (p. 377).

D.E. prend certaines distances par rapport à W. Pannenberg. Il conteste (p. 155) la réduction de la catégorie d'espace à celle de temps, disant que les perspectives eschatologiques ne peuvent réduire la différence entre ces dimensions. Il reproche aussi à la conception de l'Esprit comme champ, mais aussi comme principe hyper-physique, de rendre difficile la distinction entre création et rédemption. D.E. refuse en effet catégoriquement de soumettre l'espace et le temps à un principe hyper-physique. Les perspectives d'unification des champs qui sont à l'horizon de toute la physique contemporaine ne peuvent servir à l'élaboration théologique d'un concept de transcendance. On comprend que D.E. écarte l'eschatologie cosmique appelée par le principe anthropique. De même, il refuse de considérer l'achèvement de la création dans le futur comme une analogie structurelle.

Dans sa conclusion D.E. reprend la question de C.F. von Weizsäcker : " si l'objet "monde" existe, pour qui est-il un objet ? Comment peut-on se représenter une observation de cet objet ? Si nous ne pouvons introduire l'objet "monde", comment pourrons nous décrire la cohésion des objets "dans le monde" selon la théorie quantique ? " (p. 389). Mais "l'herméneutique de l'Univers", c'est-à-dire l'interprétation de la vision scientifique du monde, ne conduit pas à la découverte d'un sens caché. Pour D.E., la théologie reste une discipline à orientation pratique. Les interférences entre science et théologie doivent demeurer des fonctions critiques. " Notre espace de vie est le monde, nos forces de vie sont limitées par le monde, notre temps de vie suit le cours du monde. Science et théologie peuvent, chacune à leur manière aider l'homme à prendre conscience que nous devons, comme le dit Luther, être hommes et non Dieu. " (p. 398).

13 Dirk Evers, Raum - Materie - Zeit (espace, matière, temps), Hermeneutische Untersuchungen zur Theologie 41, , Mohr Siebeck, 2000 ; 16,5 x 24, 437p.

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