Bulletin de Théologie, Théologie de la création Sciences et théologies - Année 2002 Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques 86, 2002, 85-121 |
Les grands rassemblements européens n'échappent pas complètement à l'emprise anglo-saxonne. On peut observer des convergences de perspectives qui dépassent les différences de confessions. Ceci est particulièrement net en ce qui concerne la question de la personne. Tous les deux ans la European Society for Study of Science And Theology organise un Congrès sur science et théologie. Le septième se tient à Durham en 1998 et avait pour thème le concept de personne en science et en théologie. Un premier volume rassemble un choix de communications14. Une remarque préliminaire : si nous considérons les quatorze contributions rédigées en langue anglaise comme il est demandé, et si nous considérons les bibliographies, on trouve vingt références à des documents qu'on peut considérer comme historiques. Les deux cent trente autres sont réparties en deux grands blocs : cent soixante sont directement de langue anglaise et soixante de langue allemande, pas une seule de langue française. Ce constat fait réfléchir. La première partie est consacrée au concept de personne. Même si cela ne concerne pas directement l'objet de notre Bulletin, nous ne pouvons manquer de mentionner l'article de Wolfgang Achtner sur le processus d'individuation au 14e siècle. W.A. fait le lien avec l'apparition de la notion de temps linéaire. Celle-ci s'appuie sur le rapport entre musique et théologie trinitaire. Deux articles concernent W. Pannenberg. L'article de Jan Olav Henriksen s'interroge sur la manière de relier science et théologie, via la notion de personne comme horizon de la totalité de la pensée. De même l'article suivant de F. LeRon Shults analyse son anthropologie . On ne peut faire l'impasse de son épistémologie (laquelle s'achève sur une conception herméneutique qui ouvre les sciences exactes sur les sciences humaines) ni de son anthropologie. La marque de la théologie est d'aborder tous ces domaines sous l'unique aspect de leur relation à Dieu. Sans cette remarque les positions de Pannenberg seraient trop facilement assimilables à une forme particulière de principe anthropique (cf. Dirk Evers, on peut penser que la remarque de F LeRon p. 111 sur le Postfondationalisme proposant Pannenberg comme un exemple de ce type de cheminement du fait de ses recherches interdisciplinaires constitue une réponse anticipée à la position de Dirk Evers). Parmi les autres communications on retiendra Richard H. Bell qui propose un rapprochement entre le fonctionnement des mythes et métaphores et celui des modèles et Nicolas Saunders qui aborde le rapport entre physique quantique et action divine spéciale. Un second volume, publié dans une autre collection donne les principales conférences faites au congrès15. L'intention des conférenciers est de montrer comment les apports des sciences n'invalident pas la notion de personne, bien au contraire ! Il semble en effet que l'étude scientifique de l'être humain le réduise à sa seule dimension matérielle, d'être-pour-la-biologie. L'intention du congrès est au contraire de montrer comment la notion de personne, grâce à sa richesse de sens, permet le passage entre les travaux scientifiques et les valeurs humanistes portées par le message chrétien. La première partie a une dimension descriptive, la deuxième introduit des concepts nouveaux pour faire le lien de manière bien structurée. Dans la première partie, Mary Milgey se libère des effets pervers du dualisme emblématiquement rattaché à Descartes, pour promouvoir une vision unifiée de l'être humain. C'est au service de cette même conception unifiée de l'être humain que Faser Watts relève les liens entre la psychologie et les effets corporels des émotions en privilégiant la notion d'expérience. Hugo Lagercrantz récuse la conception déterministe du fonctionnement des gènes et voit dans la complexité et la plasticité du fonctionnement du système nerveux central l'inscription de la dimension transcendante de l'être humain irréductible au fonctionnement organique. Philip Hefner se place dans la perspective de l'évolution pour y relever l'importance des relations pour constituer le sujet qui émerge de l'animalité. Il y voit l'inscription charnelle de l'affirmation fondamentale que l'homme est créé « à l'image de Dieu ». Une vision d'ensemble clôt cette première partie : Michael Welker relève les divers aspects de la personne humaine. Il retrace l'évolution de ce concept. La deuxième partie de la réflexion est plus novatrice dans la mesure où elle est centrée sur un concept nouveau, en anglais « supervenience ». Le terme s'inscrit dans la perspective scientifique attentive à la continuité des phénomènes tant au cours de l'évolution des êtres vivants qu'au cours de l'ontogénèse d'un individu. L'émergence souligne la continuité, le terme de supervenience souligne la nouveauté de ce qui est apparu et son irréductibilité à ce qui l'a précédé. La rupture n'est pourtant pas un saut. Denis Bielfeldt présente le concept et met en forme la description des processus, ce qui lui permet de proposer ce qu'il appelle des « interprétations » globale, faible et forte de la notion. De cette discussion il tire une conclusion concernant la théologie. Elle lui permet d'écarter tout réductionnisme et ainsi de faire droit à la dimension spirituelle de l'être humain. Hans Niels Gregersen prolonge l'étude du concept en relation avec les recherches menées en neurosciences. Cette étude lui permet de sortir de toute dimension déterministe des phénomènes neuronaux et d'honorer la dimension relationnelle de la personne humaine. Celle-ci est aisément applicable à la relation entre le Créateur et l'homme et même à ce qui advient dans la célébration des sacrements. L'étude psychologique de John Teske prolonge cette dimension en donnant son plein sens à la notion de culture. Il souligne l'importance du langage, de l'inscription des événements dans un grand récit et donc la valeur de la vie communautaire pour l'avènement d'une humanité accomplie. Cet ouvrage échappe bien aux difficultés inhérentes aux actes des colloques où les exposés sont souvent juxtaposés. Ici la pensée progresse rigoureusement. L'attention au concept nouveau de supervenience permet de dépasser le matérialisme et le réductionnisme et donc de faire de la dimension spirituelle de l'être humain une réalité qui n'est ni séparée ni opposée à la matérialité de son corps. 14 Niels Henrik Gregersen, Ulf Görman and Willem B. Drees (ed.), Studies in Science and Theology, Yearbook of the ESSSAT, vol. 7, Aarhus, University of Aarhus, 2000 ; 15 x 22,5, 196p. 15 Niels Henrik Gregersen, Willem B. Drees and Ulf Görman (ed.), The Human Person in Science and Theology (ESSSAT 7, Durham, 1998), Edinburgh, T&T Clarck, 2000 ; 13,5 x 21,5, 220p. sur sciences et théologies reproduction autorisée pour DOMUNI référence Internet : http://biblio.domuni.org/revues/bt/ |