Bulletin de Théologie, Théologie de la création Sciences et théologies - Année 2002 Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques 86, 2002, 85-121 |
Les convergences entre science et théologie présentées dans la première partie de notre Bulletin ne suffisent pas, et les ouvertures proposées dans la deuxième partie soulèvent de grandes difficultés de cohérence et de méthode. Ces tentatives illustrent les difficultés méthodologiques que l'ouvrage suivant aborde de front. A. MacGrath, scientifique et théologien, est professeur à Oxford, spécialisé dans la relation entre science et religion. Il présente dans cet ouvrage ses réflexions concernant ce dialogue25. L'objet du livre porte sur la méthodologie du dialogue entre science et religion à partir de différents domaines : la connaissance et sa confirmation, la représentation du monde (p. 29). Délibérément, A.Mc.G. restreint son champ de travail. Il laisse volontairement de côté l'éthique. Il prend soin de montrer les points communs entre les démarches scientifique et théologique, mais il souligne également les différences, parfois irréductibles, entre elles. Une des qualités de ce livre est de situer science et théologie dans l'environnement culturel actuel. Dans cette ligne A.Mc.G. rappelle qu'il n'existe pas d'approche générale des religions. Aussi, ne considère-il que la tradition chrétienne occidentale. De même, comme il n'y a pas non plus de conception globale des sciences, il se limite aux sciences de la nature. Ce faisant on retrouve un défaut, lié à la culture contemporaine et qui consiste à parler de science et de religion alors qu'il serait plus exact de parler de science et de théologie. Mais, A.Mc.G. veut contribuer à faire saisir à ses lecteurs que nous ne sommes plus dans le cadre culturel moderne, c'est-à-dire celui des Lumières où précisément religion et science sont mises en opposition (p. 10-13). La sociologie a mis en évidence le rapport entre théorie et croyances pour les deux disciplines ainsi que leur relation au pouvoir. Elle montre que le nouveau cadre de pensée de la culture contemporaine invite à situer science et religion en dialogue. Mais, pas n'importe comment ! A.Mc.G. envisage quatre domaines où il établit convergences et divergences entre science et théologie. Il s'agit d'abord de l'intelligibilité du monde, et donc la manière dont il est appréhendé ; puis de la nature de la connaissance et de sa vérification ; mais aussi du statut de ce qui est connu, posant la question du réalisme ; et enfin de la manière dont le monde est représenté. Le premier domaine révèle une nette convergence entre science et théologie (p. 37-79). En posant l'intelligibilité et l'objectivité de l'ordre, compris comme ordre connaissable indépendamment de l'observateur, la science rejoint les affirmations de la théologie. Cette corrélation est d'ailleurs historiquement fondée. Mais, là où la science ne peut que constater, la théologie donne la raison de cette intelligibilité grâce à la doctrine de la création. La deuxième perspective qui traite de la connaissance apportée par les deux disciplines met en évidence des différences (p. 81-139). Science et théologie sont deux types de connaissance qui diffèrent par leur procédure et leur modalité de vérification. L'interprétation des expériences, pour l'une, des Ecritures dans une tradition, pour l'autre, sont des exercices différents. Cependant, pour interpréter l'expérience scientifique ou religieuse, toutes deux présentent des conceptualisations nécessaires qui ne sont pas intuitives( p. 87-88). A.Mc.G. montre qu'on ne peut accorder science et théologie en tant que procédures de connaissance du monde, même en recourant à la théologie naturelle. La science, en tant que théorisation de l'ordre du monde, rejoint la démarche de la théologie naturelle, mais elle ne conduit nullement à une connaissance naturelle de Dieu. Il demeure en effet qu'il faut être croyant pour développer une approche théologique. La théologie naturelle ne peut exister qu'en lien avec une réflexion théologique systématique qui suppose en régime chrétien de s'appuyer sur la révélation (p. 103-111). A.Mc.G. illustre ce point en analysant le principe anthropique utilisé par certains scientifiques et théologiens pour assurer un lien entre science, philosophie et théologie. Ce principe ne présuppose ni ne suscite une théologie naturelle. Il peut être repris en revanche dans une perspective théiste (p. 111-118). Mais reste la question de savoir si les deux explications du monde, données par la science et par la théologie, peuvent se rejoindre. Est-ce une question de temps pour que soit résolu ce qui achoppent dans chacune ou entre les deux ? Selon A.Mc.G., ces anomalies sont d'ordre noétique plus qu'ontologique et leur résolution, en science et en théologie, ne s'effectue pas au même rythme (p. 135-139). A.Mc.G. reprend le principe de vérification eschatologique, développé notamment par John Hick : ce qui est apparemment incohérent ou bizarre dans ce qu'on appréhende et dans ce qu'on connaît sera résolu à la fin. La clé de la relation entre ce qu'on connaît, les entités théoriques, et la réalité observée est par nature eschatologique (p. 159). Le troisième dossier traite la question du réalisme (p. 140-164). Celui-ci a été critiqué tant en science (aux plans logique et empirique) qu'en théologie (certains théologiens évacuent la référence : le discours théologique est présenté comme un produit humain donnant du sens sans référence). En fait, dans les deux cas, un réalisme critique est généralement tenu sans qu'existe un consensus sur la nature de ce réalisme, ni en science ni en théologie. Ce réalisme n'est pas direct, mais passe par des médiations d'ailleurs différentes en science et en théologie. Le quatrième domaine étudie la représentation du monde à partir des modèles et des analogies qu'utilisent science et théologie (p. 165-205). A.Mc.G. rappelle utilement que les modèles sont des constructions de l'esprit humain. Ils n'existent donc pas dans la réalité mais ils établissent des liens, des rapports entre des phénomènes et leur explication. De même les analogies font le lien entre des séries de phénomènes différents. Elles sont utiles sans constituer des preuves. La valeur d'une analogie dépend du choix effectué, ce que A.Mc.G. illustre bien à partir de deux exemples scientifiques. L'un est une réussite, il s'agit de l'évolution par la sélection naturelle, l'autre est un échec, à savoir l'éther comme milieu de propagation des ondes électromagnétiques. Mais, il y a une différence entre science et théologie dans le choix et la validation d'un modèle ou d'une analogie. En science, on peut inventer modèles et analogies et on peut aussi simplement écarter ce qui ne donne pas satisfaction. En théologie, il faut tenir ce qui est reçu. Comment évoluent les représentations du monde que promeuvent science et théologie ? A.Mc.G. répond par la notion de complémentarité reprise à Niels Bohr : utiliser des descriptions connues mais incompatibles entre elles pour visualiser une réalité incomprise (p. 198s). A.Mc.G. propose d'interpréter ainsi le développement de la formulation théologique en fonction de la culture dans laquelle elle s'effectue. Convaincu ou non par le rôle de la complémentarité, on doit reconnaître que le livre de A.Mc.G. est très stimulant. Il comporte également des limites. Par exemple, il est difficile de saisir comment fonctionne le principe eschatologique de vérification en science, en théologie ou dans leurs rapports mutuels. Autre exemple, A.Mc.G. met en évidence l'importance de la communauté comme lieu interprétatif, tant en science qu'en théologie, ce qui constitue, souligne-t-il à juste titre, un point commun entre science et théologie (p. 160s). Mais il ne faut pas oublier que la régulation s'effectue différemment dans ces deux communautés. Chez les scientifiques , le consensus résulte du débat suscité par la publication de la recherche et par les rencontres. Elle relève en théologie d'instances ecclésiales, selon des modalités d'ailleurs différentes dans le catholicisme et dans le protestantisme. En définitive, par sa méthodologie, la démarche d'A.Mc.G. est porteuse d'avenir. Elle ne cherche pas à défendre une thèse, mais propose une compréhension diversifiée et prudente de la relation entre science et théologie, ce dont témoigne un autre ouvrage qu'il a publié peu après26. Dans ce dernier livre A.Mc.G. reprend les grands dossiers travaillés dans le précédent ouvrage, mais il les présente d'une manière simplifiée et plus pédagogique. Le but est effectivement de proposer une introduction à l'étude de la relation entre science et théologie (p. xi). A.Mc.G. expose d'abord quelques débats entre science et religion qui ont marqué l'histoire occidentale du 16e au 19e siècle (chap. 1). A.Mc.G.traite alors la question de savoir s'il y a un lien entre christianisme et science (chap. 2). Vient ensuite la perspective philosophique. A partir de thèmes tirés de la philosophie des sciences, A.Mc.G. montre ce qui intéresse (ou devrait intéresser) le théologien (chap. 3) et, inversement, il met en évidence ce que la philosophie de la religion peut apporter à la science (chap. 4). A.Mc.G. aborde ensuite le concept de création et son impact en science (chap. 5). Puis, vient la question de la théologie naturelle (chap. 6). A.Mc.G. traite ensuite de l'utilisation de modèle et d'analogie en science et en théologie (chap. 7). Le chapitre suivant est consacré à trois sciences contemporaines, cosmologie, biologie et psychologie, qui ouvrent à des questions théologiques (chap. 8). Un dernier chapitre enfin présente quelques théologiens contemporains qui ont particulièrement travaillé la relation entre science et théologie (chap. 9). Ce livre se présente comme un parcours bien construit. Chacun des chapitres se lit facilement et comporte une bibliographie spécifique. L'ouvrage, de niveau universitaire, s'adresse à un public intéressé par le rapport entre science et théologie sans être spécialiste de ce domaine. 25 Alister E. McGrath, The Foundations of Dialogue in Science and Religion, Oxford, Blackwell Publishers Inc., 1998 ; 15,2 x 22,8, vii + 256 p. 26 Alister E. McGrath, Science and Religion : an Introduction, Oxford, Blackwell Publishers Inc., 1999 ; 15,2 x 22,8, viii + 250 p. sur sciences et théologies reproduction autorisée pour DOMUNI référence Internet : http://biblio.domuni.org/revues/bt/ |