Recension
de Emmanuel PISANI, op ans
Le
désenchantement
du monde, Marcel
Gauchet montre comment l’Etat occidental des
Lumières,
en tant que transformateur sacral, est le vecteur de la
révolution
sociologique de l’égalité qui
s’accompagne
de la sécularisation des sociétés
modernes[1].
Dans cette optique, la promesse démocratique sur laquelle
s’est fondée les révolutions du
dix-huitième
siècle s’effectuent à
l’encontre des
systèmes religieux constitués en corps de
doctrines.
L’individualisme exacerbé, le
matérialisme
démesuré, le principe de
laïcité ont fini
par refouler les réalités religieuses hors de
l’espace
public, au point où certains voient dans
l’existence
même de croyances individuelles le simple résidu
des
institutions religieuses d’antan. Démocratie et
religion
y sont décrites comme incompatibles.
Tout
l’intérêt et la pertinence de la
pensée
d’Alexis de Tocqueville (1805-1859) est de
précisément
soutenir la thèse opposée. D’abord,
Tocqueville
considère la démocratie dans sa dimension
ontologique
et montre qu’elle trouve sa genèse dans
l’idée
d’égalité contenue au sein du message
évangélique : « le
christianisme qui a
rendu tous les hommes égaux devant Dieu, ne
répugnera
pas à voir tous les citoyens égaux devant la loi[2] ».
Lorsqu’il commence la rédaction de son
maître
ouvrage La
Démocratie
en Amérique,
Tocqueville souligne l’originalité de la
civilisation
anglo-américaine en ce qu’elle parvient
à
combiner l’esprit de religion et l’esprit de
liberté :
« La liberté voit dans la religion la
compagne de
ses luttes et de ses triomphes, le berceau de son enfance, la source
divine de ses droits. Elle considère la religion comme la
sauvegarde des mœurs ; les mœurs comme la
garantie
des lois et le gage de sa propre durée[3] ».
Tocqueville admire cette alliance de l’esprit de religion et
de
l’esprit de liberté, mais il estime
nécessaire la
séparation de l’Eglise et de l’Etat dans
la mesure
où elle garantie l’absence de domination
d’un
pouvoir sur l’autre. Les combats idéologiques
auxquels
se livrent l’Europe le désespèrent. Son
grand
projet vise à réconcilier en France les valeurs
de la
révolution française et la religion :
« l’un
de mes rêves, a-t-il écrit, le principal en
entrant dans
le vie politique, était de travailler à concilier
l’esprit libéral et l’esprit de
religion, la
société nouvelle et l’Eglise[4] ».
Tocqueville apparaît donc comme
l’héritier de la
philosophie politique de Benjamin Constant ou de Necker pour qui,
lumières et religion, allaient de pair.
A
contrario, le lien
intime qui uni l’islam au politique est l’objet
d’une
critique virulente, féroce parfois. « Le
mahométisme est la religion qui a le plus
complètement
confondu et entremêlé les deux puissances, de
telle
sorte que le grand prêtre est nécessairement le
prince,
et le prince le grand prêtre, et que tous les actes de la vie
civile et politique se règlent plus ou moins sur la loi
religieuse » (p. 49). Cette concentration et cette
confusion entre le politique et le religieux est
« la
cause première du despotisme et surtout de
l’immobilité
sociale qui a, presque toujours, fait le caractère des
nations
musulmanes et qui les fait enfin succomber toutes devant les nations
qui ont embrassé le système
contraire » (p.
50). En 1844, estimant que l’islam est incompatible avec la
démocratie, Tocqueville écrit :
« Quand
Mahomet n’aurait commis que la faute de joindre intimement un
corps d’institutions civiles et politiques à une
croyance religieuse, de façon à imposer au
premier
l’immobilité, qui est dans la nature des Saoudis,
c’en
eût été assez pour vouer dans un temps
donné
ses sectateurs à une infériorité
d’abord
et ensuite à une ruine inévitable. La grandeur,
et la
sainteté du christianisme, est de n’avoir au
contraire
entrepris de régner que dans la sphère naturelle
des
religions, abandonnant tout le reste aux mouvements libres de
l’esprit humain[5] »
(p. 69). Tocqueville, hélas, ne s’interroge pas
sur les
raisons qui ont permis à l’islam de devenir une
des
civilisations les plus prestigieuses du monde. On pourrait en effet
se demander si ce lien intime entre le politique et le religieux
n’a
pas eu aussi en son temps une incidence
bénéfique sur
l’essor de la civilisation arabo-musulmane. En fait,
Tocqueville est un moderne, et ce qu’il vise, c’est
le
mouvement inéluctable de démocratisation issu du
progrès des Lumières.
Tocqueville
n’est pas pour autant chrétien. Comme le rappelle
son
biographe, Jean-Louis Benoît dans cet ouvrage, Tocqueville
est
un agnostique, le mystère de l’incarnation semble
lui
demeurer étranger, « en ce sens, il
n’a pas
la foi, le Credo lui échappe » (p. 12).
En
resituant les grands textes d’Alexis de Tocqueville sur les
religions que sont le christianisme bien sûr, mais
aussi
l’hindouisme et l’islam, Jean-Louis
Benoît apporte
les
« pièces élémentaires
»
qui révèlent combien la pensée de
Tocqueville a
pu faire l’objet d’analyses partielles,
fallacieuses ou
erronées, notamment sur la colonisation[6].
Les notes sur le Coran ne présente pas
d’intérêt
islamologique particulier : il s’agit d’ailleurs
plus
d’annotations que de notes. On retiendra cependant la rigueur
de la méthode et l’étude des textes
sources. Sa
vision de l’islam reste marquée par des jugements
sévères et des a
priori qui rappellent
l’époque
médiévale : « Les
tendances (violentes et sensuelles) du Coran frappent tellement les
yeux que je ne conçois pas qu’elles
échappent à
un homme de bon sens » (p. 36). Le propos
n’est pas
sans rappeler la sévérité en son temps
de saint
Thomas d’Aquin, mais il faut relever la modernité
de
l’auteur dans le recours au concept de tendance que
l’on
pourrait définir comme un diagnostic théorique
à
partir des sources musulmanes en vue de dégager non pas une
loi, mais un sens, une orientation générale des
textes
coraniques. Il reste que l’analyse n’est pas sans
sévérité : « les
populations sont
abandonnées aux marabouts (…), personnages sans
caractère que celui que leur prête la
multitude »
(p. 51). De même, son jugement sur Abd el-Kader est sans
appel : c’est « un esprit de
l’espèce
la plus rare et la plus dangereuse, mélange d’un
enthousiasme sincère et d’un enthousiasme feint,
espèce
de Cromwell musulman (...) Dans tous ses actes extérieurs,
le
prince se montre bien moins que le saint : il se cache sans
cesse derrière l’intérêt de
la religion
pour laquelle, dit-il, il agit ; c’est comme
interprète
du Coran et le Coran à la main qu’il enjoint et
qu’il
condamne, c’est la réforme qu’il
prêche
autant que l’obéissance ; son
humilité croît
avec sa puissance. La haine religieuse que nous inspirons l’a
créé, elle l’a grandi, elle le
maintient ;
l’éteindre, c’est renoncer à
son pouvoir.
Il ne l’éteindra donc pas, mais la ravivera sans
cesse,
et il nous fera toujours soit sourdement soit ostensiblement la
guerre, parce que la paix, rendant les tribus à leurs
instincts naturels, dissoudrait bientôt le faisceau sur
lequel
il s’appuie » (p. 57).
A
l’égard de l’œuvre de
colonisation de la
France, Tocqueville fut amené à intervenir
à
plusieurs reprises sur la question de l’Algérie.
Il en a
appelé le gouvernement français à une
attitude
juste et droite à l’égard des
musulmans. Le 9
juillet 1847, lors de la discussion du budget
général
de l’Algérie pour 1848, il dénonce avec
véhémence
la spoliation des fondations islamiques par l’administration
coloniale de la moitié de ses ressources, ce qui est
responsable d’un état de misère
qu’il juge
« impossible à
décrire »
(p. 61). De même, à l’égard
du culte, il
dénonce la barbarie de la colonisation qui bien loin de
faire
œuvre de civilisation, s’entête
à détruire
les richesses du peuple algérien :
« Lorsque les
musulmans voyaient que nous, qui nous prétendons la nation
civilisée par excellence, qui prétendons porter
la
civilisation chez eux, nous faisions disparaître tous les
monuments qui pouvaient entretenir les lumières
qu’ils
possédaient déjà, lorsqu’ils
nous voyaient
ruiner les temples, laisser tomber les écoles, quel
mépris
profond ne voulez-vous pas qu’ils professent pour notre
gouvernement ? Le résultat les indigne, les moyens
de
l’atteindre leur paraissent honteux. Qu’on
s’empare
de vive force de leurs mosquées et de leurs
écoles, ils
pourraient encore le comprendre ; mais que peuvent-ils penser
d’une grande nation comme la France, qui descend
jusqu’à
faire ces choses d’une manière subreptice et
cachée,
qui s’approprie n sans oser le dire, une partie des sommes
qui
étaient destinées aux pauvres, qui
dépouille le
clergé, les écoles, pour enrichir de quelques
milliers
de francs son trésor ? Je vous le laisse juger
vous-mêmes » (pp. 62-63). Pour
Tocqueville, il ne
fait aucun doute que la société musulmane en
Afrique
est une civilisation
« arriérée et
imparfaite » (p. 64). Mais elle est une
civilisation. Or,
le procès qu’il dresse à la France est
d’avoir
éteint les lumières de cette
société, et
de l’avoir rendue « beaucoup plus
désordonnée,
plus ignorante et plus barbare qu’elle
n’était
avant de nous connaître » (p. 64). Pour
Tocqueville,
l’europanéisation de l’islam est une
erreur.
Puisque l’islam a donné lieu à une
civilisation
propre, c’est elle qu’il faut encourager et raviver
sur
l’empire français.
Pour
conclure notre recension, les textes relatifs à
l’islam d’Alexis de
Tocqueville permettent une fois encore de mettre en lumière
combien la pensée du
sociologue et de l’homme politique n’est pas sans
nuances. Aux
jugements sévères contre l’esprit
anti-démocratique de l’islam,
Alexis de Tocqueville n’hésite pas à
prendre la plume pour dénoncer la
spoliation du gouvernement français en Algérie et
rappeler que l’islam
est à la source d’une grande civilisation. En ce
sens, la lecture de ces
textes, présentés par Jean-Louis de
Benoît dans leur mouvement diachronique,
permettra au lecteur d’affiner son jugement sur une
pensée présentée
parfois d’une manière tronquée.
fr.
Emmanuel Pisani o.p.
[1]
Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde,
Une histoire politique de la religion, Paris, Gallimard, 1985.
[2]
Tocqueville, De la démocratie en
Amérique, in Œuvres
complètes, Pléiade, T2, p. 13.
[3]
Tocqueville, De la démocratie en
Amérique, in Œuvres
complètes, Pléiade, T2, p. 48.
[4]
Notice, p. 910, in Tocqueville, De la démocratie
en Amérique, in Œuvres
complètes, Pléiade, T2.
[5]
Tocqueville, Œuvres complètes,
Gallimard, VI, 3, p. 87.
[6]
Voir à ce propos la controverse entre Jean-Louis de
Benoît et Tzvetan Todorov, Olivier Le Cour Grandmaison,
Nourredine Saadi. On pourra consulter l’article
« Tocqueville » sur le site
Présentation
par l'EditeurC’est
lors de son voyage aux États-Unis que Tocqueville
découvre
l’importance de la religion dans une
société démocratique. En France,
la Révolution, qui tente au même moment de
remplacer les formes
religieuses par des formes séculières et
idéologiques, lui semble un
remède pire que le mal. Tocqueville
n’aura alors de cesse de
s’intéresser aux liens qui unissent dans le destin
d’un peuple, le
social et le politique d’un côté, le
fait religieux de l’autre. Il
n’aura de cesse d’étudier et de comparer
les religions dans leur
relation aux sociétés où elles se
développent. Cette approche
résolument sociologique des religions demeure radicalement
moderne. On
ne peut que s’étonner que ces textes, sur
l’islam, le bouddhisme, le
christianisme, n’aient pas été
réunis plus tôt et soient restés, pour
certains, très peu accessibles. Il est vrai qu’ils
sont parfois
dérangeants, et souvent en désaccord avec
quelques idées reçues sur le
philosophe et son œuvre. Qu’on prenne le temps de
les lire, et on
découvrira un pan entier de la réflexion de
Tocqueville, d’une
troublante actualité. Textes
réunis, introduits et commentés par Jean-Louis
Benoît. Agrégé
de philosophie et docteur ès lettres, Jean-Louis
Benoît est l’auteur de
nombreux ouvrages sur Tocqueville, dont une biographie Tocqueville.
Un destin paradoxal aux éditions Bayard.
maj 26.04.2007
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